Sous la conduite de notre jeune diplomate, nous nous dirigeons vers un angle formé par les palais de Frédéric IV et de Frédéric V, et nous descendons dans la cave électorale.
Au lieu d’un, nous trouvons trois tonneaux.
Comparé à une de nos grosses futailles, le moindre des trois paraîtrait énorme; placé près de ses frères, il semble n’être plus qu’un petit baril d’anchois ou d’huîtres marinées. Une image de la Vierge, sculptée sur son bondon, le décore. La dame officielle, notre guide dans la visite aux caves, nous en expliqua la raison; mais, préoccupé alors d’Othon-Henri, de Louis XIV, de Turenne et de Salomon de Caux, je n’y compris rien.
Le maître tonneau d’Heidelberg reste en grand honneur dans toute l’Allemagne vineuse; le buveur, à sa première rasade du matin, s’oriente vers lui comme le musulman vers la Mecque, le Parsi vers le soleil.
Pour l’acquit de leur dîme, les vignerons du Palatinat devaient le remplir chaque année; mais il subit nécessairement le sort du château: l’un fut pillé, l’autre fut vidé. Les Français, les Bavarois, les Impériaux, Barberousse, Turenne et Mélac passèrent par là, buvant à même, et brisant le vase après en avoir épuisé le contenu. L’ennemi en retraite, l’Électeur le faisait reconstruire, et dans des proportions de plus en plus vastes, ce qui augmentait l’étonnement et l’admiration des amateurs de grosses futailles, mais augmentait aussi, du même coup, l’impôt prélevé sur les vignerons.
Le plus colossal des tonneaux qui aient jamais été construits à Heidelberg, et probablement dans le monde entier, est celui qu’on y voit aujourd’hui. Il a vingt-quatre mètres de circonférence sur onze de longueur; il contient, ou plutôt a contenu deux cent quatre-vingt-trois mille deux cents bouteilles.
Rappelant par sa forme arrondie et massive un brick hollandais assis sur son chantier, il repose majestueusement sur de solides supports, décoré à son gaillard d’avant comme à son gaillard d’arrière de sculptures représentant les armoiries de l’électorat, et un Bacchus entouré d’Égypans. Un double escalier lui contourne le flanc, et permet aux curieux, après avoir admiré sa carène, d’aller se promener sur son pont.
Sur ce pont, un bal a été donné en l’honneur d’une heureuse vendange, et l’Électeur y dansa avec toute sa cour.
Les sept merveilles de l’ancien monde ont fait leur temps; le colosse de Rhodes est tombé, les jardins de Babylone ont disparu, la muraille de la Chine s’écroule, le sable du désert envahit les pyramides; Heidelberg aura eu l’honneur de fournir deux merveilles à l’ère nouvelle: son château et son tonneau.
Ce tonneau, ce mastodonte, ce mammouth des caves, construit en 1751 par Engler, tonnelier-ingénieur de l’électeur Charles-Théodore, a été rempli trois fois. Si la vendange trompait l’espoir du vigneron, Charles-Théodore, en bon prince, daignait réduire l’impôt à la contenance de son moyen tonneau, jaugeant cent cinquante mille litres; venait-elle à faire défaut tout à fait, il voulait bien se contenter du petit baril à la Vierge, qui ne contenait que trente mille bouteilles.