Bien des femmes l’avaient aimé à l’époque de sa verte jeunesse; au milieu de sa gloire rayonnante, s’il daignait aujourd’hui tourner vers la pauvre fille son front désassombri, l’amour viendrait de lui-même.

Les choses ne devaient pas aller aussi vite qu’il le supposait.

Il fit donner à Claire un emploi à sa cour, et feignit de se plaire dans son entretien. Quoiqu’on en glosât à Heidelberg, dans ses courses du matin il se faisait accompagner par elle, lui contant ses chagrins passés, ses espérances pour l’avenir. Flattée de cette haute confiance, Claire lui prêtait toute son attention; cependant, malgré elle, sa pensée parfois se détournait ailleurs. Elle songeait à sa mère; elle se demandait quel besoin le palatin avait du sacrifice de sa vie, et pourquoi, après lui avoir fait jurer qu’elle mourrait à son commandement, il ne semblait plus s’occuper qu’à lui rendre la vie facile et douce.

Un jour qu’il avait chassé à l’oiseau dans ses domaines du Rhin, la nuit vint et les trouva tous deux errants dans les bois. Les compagnons du prince avaient cru devoir s’éloigner, par discrétion peut-être. Sous un rayon de la lune, Frédéric vit, à mi-côte, se dessiner le château de Vautsberg, dans lequel il avait été élevé. Quoique l’heure fût celle du danger, quoique le Rhin, large et profond, se plaçât entre lui et le château, il marcha en avant et, s’appuyant sur une balustrade placée près du gouffre, il resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur le vieux manoir. Mais bientôt ses yeux, en s’abaissant, rencontrèrent le fleuve, dont chaque flot semblait l’appeler sourdement, dont chaque remous semblait creuser devant lui le chemin qu’il devait suivre. Il tressaillit dans tous ses membres et poussa un cri. Effrayée, Claire s’élança vers lui et se suspendit instinctivement à son bras.

«Voici le moment venu, lui murmura-t-il à l’oreille. Claire, m’aimez-vous?»

Elle fit un pas en arrière; il la retint: «M’aimes-tu? répéta Frédéric.

—Monseigneur, ma reconnaissance vous est acquise. J’ai promis de mourir quand vous l’exigeriez, rien de plus. Je n’aime et n’ai jamais aimé que celle-là que votre générosité a rétablie dans son manoir de Tettingen.»

Sinon à la guerre, le palatin se décourageait facilement devant l’obstacle. D’ailleurs, cette fille de Souabe, il la revoyait toujours telle qu’elle lui était apparue la première fois, avec ses vêtements délabrés et son regard fiévreux, et dans sa galanterie il avait dû près d’elle manquer forcément de franchise et de bien joué. Puis, quel lien de tendre affection pouvait rattacher la victime au bourreau?

Se tournant d’autre part, il résolut, dans ses nouvelles visées, de se faire aimer d’abord, et de n’exiger l’abnégation et le sacrifice que comme preuve corroborante de la sincérité de cet amour. Cette marche lui parut plus logique que la première; elle l’était en effet.

Sans chercher ni loin ni longtemps, il trouva à Manheim, comme à Heidelberg, des jeunes femmes, coquettes ou ambitieuses, qui à son premier mot d’amour répondirent par un cri de joie; mais essayait-il de poser ses conditions de dévouement, elles se sauvaient épouvantées, le croyant fou, à moins qu’elles n’éclatassent de rire, le supposant seulement dans son jour de belle humeur.