Frédéric était plus que jamais retombé dans ses idées noires; un incident vint l’en distraire, en caressant son juste orgueil de triomphateur.

Curieuse de voir de près ce glorieux batailleur dont les coups avaient porté jusqu’à Rome, une princesse italienne de grand renom et de grande beauté fit un matin son entrée à Heidelberg. Frédéric la reçut comme Salomon la reine de Saba, se déclarant son vassal, et l’accompagnant partout où il lui plaisait d’aller. A première vue, la princesse avait pris Claire en affection; il la lui donna pour suivante, et la pauvre enfant subit cette mortification de les escorter humblement tous deux dans ces mêmes bois, dans ces mêmes promenades où naguère Frédéric l’entretenait de ses soucis, de ses espérances, entremêlant le tout de quelques mots de galanterie, qu’elle l’entendait aujourd’hui prodiguer à une autre.

La noble Italienne n’avait garde de s’effaroucher des tendres propos du palatin, et même de dissimuler le plaisir qu’elle en éprouvait. Elle partit cependant avant qu’il eût osé lui proposer de se jeter à l’eau en son lieu et place. Ce ne sont pas là des propositions à faire à une princesse.

Peu de temps après, il consulta de nouveau son moine astrologue:

«J’ai passé l’âge où l’on trouve des femmes enamourées jusqu’à l’immolation; le même vertige me poursuit de plus en plus. Pensez-vous que les voyages me seraient un préservatif? Peut-être le démon qui m’attire n’habite-t-il que les eaux du Rhin et du Necker.

—Vous voulez essayer des fleuves d’Italie, lui répondit Siegfried, lisant dans sa pensée; autant que le démon des eaux le démon du mariage vous tente aujourd’hui. Eh bien, je vous le prédis, dans quatre mois vous serez marié. Bonne chance! Fermez les yeux en longeant le bord des rivières et des torrents, et emmenez avec vous la fille de Souabe; votre salut pourrait bien venir de ce côté.»

Sous prétexte d’aller faire sa paix avec le pape, Frédéric prit route en petit équipage, côtoyant incognito la Bavière pour gagner le Tyrol. Comme sa chevauchée traversait de nuit le duché des Deux-Ponts, un homme s’approcha secrètement de Claire, restée en arrière de l’escorte. C’était cet ancien serviteur de la métairie de Tettingen, forcément enrôlé parmi les bandouliers. Poussé par un bon sentiment à la vue de sa jeune maîtresse:

«Demoiselle, lui dit-il, vite, pied à terre!... les archers de Louis le Noir, ceux de Luzelstein ont éventé le passage du palatin; ils comptent lui faire racheter sa liberté au prix de celle de ses captifs de Seckenheim. Il va y avoir grand’mêlée, coups donnés et rendus; les traits et les arquebusades ne choisissent pas au milieu de la bagarre; vite, retraitez-vous dans un fourré et restez coite!...»

Sans tenir compte du bon avis, Claire avait déjà rejoint l’escorte, prévenu Frédéric du péril, et celui-ci, apercevant en effet une troupe d’hommes qui faisait mine de vouloir l’envelopper, piquant des deux, disparaissait dans les ténèbres.

Remis de sa panique, lorsqu’il regarda autour de lui, seule, Claire l’accompagnait encore. Le reste de l’escorte, dispersé de gauche et de droite, ne rejoignit que plus tard.