Il se souvint alors du bon avis de son astrologue.
Dans cette fuite à deux, Claire de Tettingen avait eu le bras percé d’une flèche. Le prince s’entendait à soigner les blessures faites par des armes de guerre; il voulut la panser lui-même. Ce fut sa première et sa dernière préoccupation de chaque jour. Grâce à son habileté, la blessure de Claire s’était cicatrisée avant la fin du voyage.
Jusque-là, Frédéric avait soigneusement évité tous les grands cours d’eau; mais une fois en Italie, de tous les côtés, à droite, à gauche, par devant, par derrière, les fleuves et les torrents semblaient d’eux-mêmes venir à sa rencontre. Il ferma les yeux aussi bien, aussi hermétiquement qu’il put; mais une fois à Milan, dans les États de la princesse, force lui fut de les tenir grands ouverts, ne fût-ce que pour admirer celle qu’il était venu chercher à travers une si longue route.
En l’honneur du nouvel arrivant, de nombreuses fêtes furent ordonnées, fêtes nautiques, à son grand dépit, courses de bateaux, à la rame ou à la voile, luttes sur l’eau, régates, exercices des nageurs et des plongeurs les plus célèbres; tous les tritons du rivage vinrent tour à tour faire assaut devant lui. Ses promenades avec la princesse, ses parties de plaisir avaient immanquablement lieu sur des rivières ou sur des lacs; le conviait-elle à visiter ses arsenaux, ses forteresses, il lui fallait traverser d’abord le Pô, l’Oglio ou l’Adda; Frédéric eût préféré se trouver en plein champ de bataille; le choc des escadrons de guerre lui paraissait plus facile à supporter que le léger choc des flots contre sa barque; la vue d’une forêt de lances et de pertuisanes l’eût moins intimidé que ces longues files de roseaux qui, se courbant devant lui, semblaient murmurer des paroles ironiques sur son passage.
Un soir, après avoir dîné avec la princesse dans son palais de Côme, un léger esquif vint les prendre tous deux au bas de la terrasse. C’était l’heure fatale entre toutes, l’heure des sombres vertiges: la lune, alors dans son plein, éclairait les flots jusqu’au fond des abîmes; et cependant, à sa grande et bienheureuse surprise, Frédéric n’éprouva que de faibles attractions vers le gouffre. Les tiraillements de son démon ne suffirent pas même à interrompre les tendres propos débités par lui à la reine de tous ces fleuves, de tous ces lacs, de tous ces golfes. Une joie triomphale, telle qu’il n’en avait pas ressentie après ses plus grandes victoires, lui épanouit le cœur. Son dernier ennemi était vaincu. Comme il l’avait pressenti, le Rhin, le Necker et leurs affluents possédaient seuls le pouvoir de l’attirer à eux.
Sa pensée n’alla pas plus loin.
A dater de ce jour, il fut le premier à courir au-devant des fêtes nautiques. Dans une longue promenade que la princesse et lui firent sur le lac, la barque ducale portait, au grand étonnement, à la grande joie de tous, les pavillons d’Allemagne et d’Italie, et, flottantes l’une près de l’autre, les bannières armoriées de Parme et du Palatinat. De la rive, garnie de peuple, on entendait s’élever des acclamations. Le populaire saluait à l’avance l’événement qui allait lui donner pour souverain Frédéric le Victorieux.
Comme contraste à cette ivresse générale, la fille de Souabe, Claire de Tettingen, mêlée aux femmes de la suite, paraissait rêveuse, pis que rêveuse. Elle fixait sur le lac ses regards terrifiés, et des tressaillements étranges faisaient sursauter son corps. Un instant, le bruit se répandit même que, prise d’un mal subit, elle s’était laissée choir hors de la barque. Ce bruit ne parvint pas jusqu’à Frédéric, et ne put le troubler dans sa joie.... Sa joie devait être de courte durée.
Le lendemain, à la suite d’une explication assez vive avec la princesse, il quittait le Milanais, et reprenait sa route vers l’Allemagne.
En traversant le Tyrol, dans une gorge profonde où un rameau de l’Adige se perd à travers des roches, il longeait à dos de mulet une longue estacade, lorsqu’il vit la fille de Souabe faire le signe de la croix et défaillir tout à coup du côté du torrent. Il allait s’élancer.... Un des guides l’avait prévenu. Frédéric crut à un faux pas de la mule; mais les jours suivants, dans des circonstances identiques, ces mêmes accidents se renouvelèrent. A la vue de l’eau, prise d’une subite émotion, Claire ne paraissait plus maîtresse ni de sa pensée ni de ses mouvements. Le prince reconnut ces troubles d’esprit, ces attractions vertigineuses auxquelles lui-même se trouvait en proie naguère. Il se souvint des paroles du moine: «Qu’elle vienne à vous aimer, et le démon qui est en vous passera en elle.»