Quant au moine Siegfried, on n’entendit plus parler de lui. En réfléchissant sur divers incidents de ce récit, il m’est venu en idée que ce magicien capuchonné, cette apparence de diable, pouvait bien n’être autre que le bon ange du palatin, revenu vers lui sous cette forme étrange.
VI
L’Université d’Heidelberg. — Du duel parmi les étudiants. — Les balafrés. — Encore une initiation. — Mort aux Philistins! — La chaire de philosophie. — De Kant à Feuerbach. — La bibliothèque. — Le laboratoire de chimie, et qui j’y trouvai en tablier de cuisine.
Y eut-il jamais rien de moins logique, par conséquent de plus sot que le duel? Risquer sa propre vie, que, généralement et non sans raison, on estime chose fort précieuse, puisque sans elle on n’est guère à même d’apprécier les autres bonnes choses de ce monde, la risquer contre la vie d’un autre, qu’on n’estime rien, dont on ne peut rien faire, n’est-ce point là un calcul insensé? Je comprends le duel au moyen âge; c’était le jugement de Dieu; alors, Dieu combattait avec le juste contre l’injuste, avec le bon contre le méchant; on en avait la ferme conviction. Aujourd’hui que le tribunal de Dieu est clos pour ces sortes d’affaires, pourquoi nos tribunaux ordinaires ne suffiraient-ils pas à les régler? Pourquoi s’en remettre au hasard de l’épée ou du pistolet, souvent plus favorables à l’habileté qu’au bon droit? Un arrêt est toujours moins dangereux qu’une balle de plomb, et d’ailleurs on en peut appeler.
«Mais il est des offenses qu’on doit craindre d’ébruiter, nous dit-on; dame Justice, même à huis clos, incline quelque peu au bavardage, comme ses honorables interprètes messieurs les avocats.»
Ah! que voilà une bonne raison qui me touche peu! Quoi! vous vous souffletez publiquement, vous choisissez quatre témoins qu’il faut d’abord mettre au courant du fait; vos quatre témoins ont des amis intimes qu’ils ne manquent pas de consulter sur la gravité du cas; il y a des pourparlers, des explications, puis le tapage des armes à feu; après quoi, les journaux et même les tribunaux se mêlent de votre affaire secrète, quand déjà il y a mort d’homme ou quelque membre fracturé. Le beau résultat! Je le répète donc, de toutes les folies d’ici-bas, le duel est aujourd’hui la plus illogique et la plus stupide; eh bien, à Heidelberg, je me suis presque réconcilié avec le duel.
Les étudiants de cette ville, fort susceptibles sur tout ce qui touche au point d’honneur, à la suite d’une querelle, d’un démenti, d’une rivalité d’amour, endossent tout d’abord leur habit de combat. Cet habit de combat rappelle assez bien l’armure des anciens chevaliers, sauf qu’au lieu de fer on y emploie la laine, la carde, la bourre et la filasse; on les plastronne, on les capitonne du haut en bas; on leur met des brassards et des cuissards d’étoupe, du coton dans les oreilles, et par-dessus les oreilles, ne laissant à découvert qu’une petite partie de la joue gauche ou de la joue droite, à leur choix. Ainsi caparaçonnés, on arme les deux adversaires d’un sabre épointé, et chacun s’escrime de son mieux à qui fera à l’autre une légère entaille, joue gauche ou joue droite.
Ramenée à ces règles de modération et de savoir-vivre, la lutte, je l’avoue, ne m’inspire plus la même horreur. C’est simplement le duel de deux matelas entre eux.
Fondée en 1346, par le palatin Rodolphe, dit l’Aveugle, réorganisée en 1803 par le margrave Charles-Frédéric, dans l’heureuse main duquel se sont réunies les principautés de Bade-Dourlach, de Bade-Baden et du Palatinat, l’Université d’Heidelberg jouit dans toute l’Allemagne savante d’une réputation certes bien méritée, si on a trouvé moyen d’y simplifier toutes les sciences à l’égal de celle de l’escrime.