Je me sentais désireux de la visiter, désireux surtout de voir ses étudiants, tous légèrement balafrés. En pouvait-il être autrement?

Toujours à cause de ce paresseux soleil d’Heidelberg, je m’étais levé tard. Antoine courait déjà la ville; Junius consentit à m’accompagner au café où ces messieurs se réunissent d’ordinaire. Les philistins n’y étaient point admis ce jour-là; les philistins, c’est-à-dire les profanes, les bourgeois, les perruques. On y procédait à des initiations. Mon désir de voir n’en devenait que plus vif. Junius, à qui tout Heidelberg est connu, me fit entrer par des jardins, communiquant à une maison située derrière le café. Du second étage de cette maison on pouvait inspecter ce qui se passait dans la grande salle, dont une des fenêtres était restée ouverte. Une fois installé, j’inspectai donc et pris mes notes.

Les étudiants d’Heidelberg, Badois, Autrichiens, Prussiens, Saxons, Bavarois, Hessois, Wurtembergeois ou Hambourgeois, sous prétexte de constater leur nationalité, portent en sautoir, entre le gilet et la chemise, de jolis rubans de diverses couleurs, ce qui leur donne un faux air de francs-maçons, ou de hauts dignitaires d’un ordre quelconque. Sous le nom peu euphonique de Landmannschaften, ils forment entre eux différentes associations. J’avais alors sous les yeux les membres d’une Landmannschaft, avec le costume de rigueur, la redingote à brandebourgs, les grandes bottes et la petite casquette à visière imperceptible; mais portaient-ils la cicatrice voulue? J’étais à trop grande distance pour vérifier le fait. En attendant l’heure de l’initiation, les uns buvaient leur chope de bière, les autres chantaient le Gaudeamus; ceux-ci s’escrimaient au fleuret moucheté, ceux-là semblaient déclamer des vers ou argumenter sur une thèse de philosophie. Tous fumaient.

Bientôt mon attention se concentra tout entière sur un visage de connaissance. C’était mon élève en pharmacie, l’homme au mouron, l’homme à la pluie d’argent. Évidemment, il jouissait d’une certaine considération parmi ses jeunes confrères, qui ne l’abordaient que d’un air circonspect et faisaient volontiers cercle autour de lui.

Tandis qu’avec un surcroît de curiosité j’examinais ce pharmacien mystérieux, un grand mouvement se fit dans la salle, on démasqua la muraille principale, où figurait en relief un semblant de temple grec; une chaise fut placée sur une table, comme un trône sur une estrade. Un des plus âgés de la bande, un étudiant de dixième année, je suppose, y prit place en qualité de président. La cérémonie allait commencer, et je m’applaudissais de pouvoir, à Heidelberg, aussi bien qu’à Épernay, jouir d’un spectacle interdit aux profanes, quand un frère terrible s’avança vers la croisée qui nous faisait face! Fronçant le sourcil, et m’adressant un regard provocateur: «Mort aux philistins!» s’écria-t-il; et la fenêtre refermée avec fracas nous ramena Junius et moi au simple tête-à-tête.

Chassés du temple ou plutôt de l’estaminet, nous poursuivons notre course vers la place de Louis, devant laquelle s’élèvent les bâtiments de l’Université. Nous ne pouvions pénétrer dans le sanctuaire sans un guide. Notre guide était un sous-portier, grand garçon maigre, de vingt-cinq à vingt-six ans, portant une chemise de couleur et une cravate rouge; pour le reste, tout vêtu de noir jusqu’au bout des ongles.

L’Université d’Heidelberg se divise en six facultés: la théologie, la jurisprudence, l’économie politique, la médecine, la philosophie, et les beaux-arts, fils d’Apollon, comme nous le dit notre sous-portier.

A vrai dire, la philosophie et la théologie, en guerre ouverte l’une contre l’autre, s’annihilant l’une par l’autre, on ne devrait plus compter que quatre facultés à Heidelberg. Cependant les théologiens ont eu beau lancer les foudres de leurs Églises sur la tête des philosophes, les philosophes faire éclater leurs négations incendiaires sous les pieds des théologiens, les deux chaires, quoique un peu fracassées, restent debout.

C’est dans la chaire vide qui se dressait devant nous que l’incrédulité avait été prêchée publiquement avec autorisation de M. le maire.

Junius, me sachant peu versé dans ces matières, crut devoir m’expliquer comment, vers la fin du dernier siècle, quelques hardis novateurs s’étaient déclarés disciples de Voltaire; mais ainsi que l’âne imitant les gentillesses du chien, avec leur pesanteur allemande, ils brisèrent ce que le maître n’avait fait qu’écorner. Déroulant alors devant moi la grande Genèse philosophique de l’Allemagne, il me dit comment Kant, auteur du rationalisme, engendra Fichte, auteur du panthéisme, qui engendra Schelling, et le naturalisme, qui engendra Hegel, et l’athéisme, qui engendra enfin Feuerbach, le diable en personne.