Effrayés de leur propre audace, d’abord obscurs et inintelligibles à dessein, ces inspirés de l’enfer ne sortaient de leur nuage que devant leurs adeptes. Durant cette première période, la démoralisation, résultant de leurs doctrines, ne descendit pas vers le peuple; elle remonta vers les lettrés, et jusqu’aux princes, dont la politique s’en ressentit fatalement; aujourd’hui, le mal est partout.
Je savais Junius peu bienveillant envers les philosophes. Plus effrayé que convaincu, et ne pouvant admettre que ces braves buveurs de bière, si calmes, de mœurs si douces en apparence, fussent tous des réprouvés, j’espérais que notre jeune sous-portier, dont l’œil ne manquait pas d’intelligence et qui avait paru écouter Junius avec une grande attention, allait protester contre l’anathème lancé sur son pays. Loin de là, par un hochement de tête approbatif, il semblait l’encourager à poursuivre. Celui-ci n’y manqua pas, et, toujours dans l’intérêt de son avenir, prolongeant ses exercices oratoires, il finit par conclure que l’Allemagne, aujourd’hui réduite à un état morbide, incurable, par défaut de croyances, reniant toute autorité légitime sur la terre comme dans le ciel, n’était plus, selon l’expression d’un de ses philosophes repentis, qu’un grand Hôtel-Dieu, sans Dieu.
«Eh bien! cher monsieur Canaple, me dit ensuite Junius, ne vaut-il pas mieux s’agenouiller devant le calvaire grotesque du vieux cimetière de Bade, que de mettre sa foi en de pareils apôtres?»
Engourdi, attristé par cette dissertation aussi maussade que grave, j’hésitais à lui répondre, lorsqu’un chœur, entonné à demi-voix, sur un rhythme plein de franchise, glissa le long des murs et arriva jusqu’à nous, semblable à ces souffles rafraîchissants qui, au matin, nettoient la face nuageuse du ciel.
Presque aussitôt une bande d’étudiants traversa la salle que nous occupions. Distrait par l’interrogation de Junius, par mes propres pensées, je ne songeai point à passer en revue les joues plus ou moins cicatrisées qui défilèrent alors devant moi. Les étudiants avaient disparu, mais leur refrain mélodique résonnait de nouveau sous les hautes voûtes des corridors. J’en demandai la traduction au jeune homme maigre, notre guide:
«Qui n’aime ni le vin, ni l’amour, ni le chant,
Celui-là n’est qu’un sot, pis encore, un méchant!
me répondit-il.
—Et quel est l’auteur de ce joyeux distique?
—Maître Martin Luther,» me dit le sous-portier, après s’être incliné révérencieusement.