Pour cette fois, je donnai le pas aux théologiens sur les philosophes.
A Paris, s’il m’arrive de visiter la bibliothèque de l’Arsenal ou celle de la rue de Richelieu, une sensation étrange s’empare de moi. Au milieu de ces amas innombrables de livres, respirant cette atmosphère poudreuse, où flottent, sous forme corpusculaire, les éléments épars de toutes les connaissances humaines, il me semble qu’autour de moi des mots se croisent, des pensées s’entre-choquent. Parfois même, si à travers les volets mal clos des hautes salles se projette une fusée de lumière, j’y vois de purs esprits microscopiques monter et descendre une petite flamme au front. Je tressaille aux attouchements de cette foule de génies illustres qui m’environnent; la science me pénètre par les pores, et quand je sors de là, à coup sûr, j’y ai gagné quelque chose par absorption; certains lobes de mon cerveau se sont élargis; je me sens plus lucide, moins ignorant que lorsque j’y suis entré.
Rien de pareil ne m’est arrivé en visitant la bibliothèque de l’université d’Heidelberg, la fameuse bibliothèque palatine. Tous les livres que j’y ai vus alignés portent un titre allemand.
«Nous serait-il possible d’assister à quelque cours, à quelque conférence d’étudiants? demandai-je à notre guide.
—Les uns sont déjà fermés, les autres ne sont pas encore ouverts.»
Telle fut sa réponse.
Les étudiants d’Heidelberg ne sont décidément visibles qu’au café.
Cependant j’entendais remuer, j’entendais parler dans une salle voisine. La porte en était entr’ouverte, j’entrai. C’était le laboratoire de physique et de chimie. Pas un élève ne s’y montrait; mais un homme en lunettes vertes avec coquilles de soie noire, vêtu d’une blouse de roulier et portant des souliers vernis, était en train de monter une grande machine de cuivre, aidé dans sa besogne par un jeune homme blond. Un troisième, en manches de chemise, avec un tablier de cuisinière autour des reins, courbé sur un fourneau, soufflait le feu avec sa bouche, tout en distribuant des charbons à la main. Nous allions battre en retraite, par respect pour la science; l’homme au tablier de cuisine se redressa, se tourna vers nous et poussa un cri de surprise.
C’était Antoine, notre ami et cousin Antoine Minorel, qui n’avait déserté le Prince Charles de si bon matin que pour rejoindre son collaborateur, M. Hunter, professeur de physique à l’Université.
«Tiens! nous dit-il, déjà levés?