—Il est onze heures bientôt, lui répliquai-je.
—Pas possible! Comme le temps passe vite à souffler le feu! mais attendez-moi. Et se tournant vers l’homme aux lunettes vertes: Hunter, je compte sur vous pour les préparations convenues. A ce soir les grandes expériences.
—Comment! m’écriai-je; mais ce soir nous quittons Heidelberg, n’est-ce pas décidé?
—Quand il s’agit d’élucider un grand problème qui tient le monde savant suspendu sur un abîme de doutes, reprit Antoine de son ton le plus grave, vas-tu donc me marchander quelques heures de plus ou de moins? Sais-tu, homme frivole, que le prisme, à qui jusqu’à présent on avait accordé les sept couleurs primitives, et même plus, n’en contient en réalité que trois? Nous sommes en train de le prouver.
—Cela m’importe peu!
—Quoi! cela t’importe peu? mais, bourgeois barbare, si le succès répond à nos espérances, nous prouvons du même coup que, depuis les premiers jours du monde, l’arc-en-ciel et le spectre solaire ont arboré le drapeau tricolore? Voyons, es-tu patriote ou ne l’es-tu pas?»
Tout en parlant, Antoine s’était lavé les mains et le visage, avait ôté son tablier, passé son paletot. Nous prenions congé de M. Hunter lorsque, semblables à une volée d’oiseaux, quelques étudiants traversèrent bruyamment le corridor; cette fois encore, il me fut impossible de résoudre mon problème, à moi, celui des joues balafrées.
Je m’en dépitais. Arrivé à la porte de sortie, au moment de donner le trinkgeld à notre guide, examinant avec plus d’attention sa physionomie humble et presque théologique, à ma profonde surprise, je découvris à la hauteur de sa pommette gauche une petite cicatrice, s’y dessinant en ligne bleuâtre.
«Qui vous a fait cela? lui dis-je; les concierges de l’Université se battent-ils donc au sabre épointé, ainsi que messieurs les étudiants?
—Je suis un pauvre étudiant d’Heidelberg,» me répondit-il.