VII
Bords du Necker. — Excentricités d’un Yankee. — Voyage à la longue-vue. — Ce qui peut résulter d’une phrase de portefeuille.
Antoine avait proposé de déjeuner à la salle commune. Selon lui, nos repas à huis clos devenaient maussades; nous n’avions plus rien d’intime à nous communiquer. J’appuyai sa proposition, bien entendu, et devant notre majorité des deux tiers Junius n’osa faire d’opposition.
En même temps qu’au menu, nous songions à l’emploi de nos instants. La tête remplie encore des hauts faits de Frédéric le Victorieux, je mis en avant une visite au champ de bataille de Seckenheim; Junius consentit. La visite à Seckenheim entraînait forcément une promenade sur les bords du Necker, bords fort accidentés et parsemés de jolis villages; Antoine proposa de la faire en bateau; il obtint l’unanimité des suffrages.
A une petite table, voisine de celle que nous occupions, se tenait un jeune homme d’une trentaine d’années, vêtu d’une longue redingote blanche, cravaté haut, le teint rougeaud et bourgeonné, portant des bagues à tous ses doigts; de son cou à la poche de son gilet une grosse chaîne d’or massive descendait. Il prenait un thé, son chapeau sur la tête et sa canne entre les jambes.
Nous avisions aux moyens de nous procurer le bateau, quand se tournant vers nous, sans que le plus petit geste de sa main vers son chapeau pût trahir chez lui la moindre intention de nous adresser un salut: «Messieurs, nous dit-il d’une voix plutôt gutturale qu’harmonieuse, moi aussi je désire faire une promenade sur l’eau; je suis gentleman, et si ma société vous agrée?...
—Pourquoi pas? lui répondit instantanément Antoine, sans qu’on eût délibéré cette fois.
—Il est bien entendu, reprit le gentleman, que nous coupons le bateau et le batelier en quatre, et que je paye mon quart?
—Accordé!