—Eh bien, cousin, lui dit Junius, es-tu encore ravi de t’être fait le compagnon de ce Yankee?
—Toujours! Un homme qui a quitté l’Amérique pour tirer des hirondelles sur les bords du Necker! évidemment ce doit être un original.»
Nous nous mîmes en marche vers le fameux pont d’Heidelberg; un bateau à double banquette, avec gouvernail à la poupe, y stationnait; deux bateliers l’occupaient, l’un en large pantalon de toile grise lui montant jusque sous les aisselles et l’habillant complétement; l’autre vêtu d’un bourgeron de laine, à bandes de couleur, et coiffé d’un bonnet de même étoffe. N’y apercevant pas la redingote blanche, nous allions poursuivre notre route quand une voix nous héla.
«Eh! là-bas!... vous ne voyez donc pas clair? C’est moi!»
En effet, l’homme au bourgeron de laine, c’était notre Anglo-Américain, complétement métamorphosé sous le rapport du costume. A lui aussi on aurait pu dire: «Sans votre visage, monsieur, je ne vous aurais pas reconnu.»
«Vous comprenez bien, nous dit-il tandis que nous descendions dans le bateau, que pour aller en rivière on ne se met pas à la mode de Paris. Je connais le cant, la fashion, le high life tout aussi bien qu’un autre; je suis gentleman; mais la cravate blanche et les gants beurre frais sont déplacés ici, où on peut avoir besoin de mettre la main à la rame ou au gouvernail. N’est-il pas vrai, monsieur?» ajouta-t-il en s’adressant directement à Junius.
Junius ajusta son lorgnon sur son œil et l’examina effrontément de la tête aux pieds sans lui répondre un mot.
Le Yankee ne parut pas s’en émouvoir le moins du monde.
Comme nous démarrions, jetant un coup d’œil sur le petit pont du gouvernail, j’y vis étendus un revolver à six coups, une cartouchière, des lignes et des filets en nombre. Le keller ne nous avait pas trompés, notre homme était à la fois chasseur et pêcheur. Un cor de chasse complétait l’attirail. J’aime assez le bruit de cet instrument, surtout répété par l’écho des rivages et des montagnes, et l’idée d’être témoin d’une pêche ne me déplaisait pas; enfin, malgré la froideur du début, j’espérais que notre excursion sur le Necker tournerait à la satisfaction générale.
Mais presque aussitôt une odeur infecte se répandit autour de nous. Je crus d’abord à la présence d’une eau croupie sous le plancher du bateau; je mis mon mouchoir sous mon nez, Antoine roula une cigarette, Junius tira de sa poche un flacon de sels et dit: «Quelle est cette horreur?