Ils franchirent le gué à leur tour, d’abord au nombre de cent, puis de mille, puis de dix mille. Et quand ils furent réunis en ordre dans la plaine, un homme haut de six pieds, qui semblait les dépasser par son autorité aussi bien que par sa taille, s’avança au milieu d’eux et tomba à genoux après avoir fait le signe de la croix, mouvement aussitôt imité par ses dix mille compagnons.
Le jeune oiseleur-sabotier, comprenant qu’il avait affaire à des chrétiens, descendit de sa colline, mais s’arrêta à mi-côte en voyant l’homme de six pieds agiter en l’air sa longue lance, l’implanter dans le sol d’une main vigoureuse, et adresser à ses soldats quelques mots dont ces derniers seuls parvinrent à son oreille.
«Franken-Furth!»
Cet homme de six pieds, c’était l’empereur Charlemagne.
Tombé dans une embuscade de Witikind, cerné par la double armée des Saxons et des Danois, il rendait grâce à Dieu de sa délivrance inespérée, et prenait devant lui l’engagement d’établir là une forteresse qui porterait le nom de Franken-Furth, le gué des Francs.
Nul ne paraissait plus songer à la biche au pelage fauve, et sans elle, cependant, c’en était fait du grand empire carlovingien, et même de la religion chrétienne en Allemagne.
Je sais bien que l’histoire est pleine de biches qui frayent ainsi la route devant des armées conquérantes ou fugitives, demandez à M. Michelet; mais la biche de Franken-Furth est une biche authentiquement historique.
Autour de la lance de Charlemagne s’était élevée la forteresse du Franken-Furth; autour de la forteresse, et sous sa protection, les maisons et les cabanes vinrent se grouper; plus tard, autour des maisons et des cabanes, des fortifications se dressèrent.
Ainsi naquit Francfort, le gué des Francs. Cette ville, née française, comme bien d’autres villes en deçà et au delà du Rhin, eut une croissance tellement rapide, que notre jeune oiseleur-sabotier y demeurait déjà avec sa femme dès leur second enfant. On le nommait Hans du Sansonnet, parce que devant sa porte se tenait dans sa cage un sansonnet très-intelligent, qui disait: Bonjour, monsieur (guten morgen, mein herr), à tous les passants, hommes ou femmes. A son neuvième enfant, Hans était un des notables de l’endroit. Alors, les sabotiers jouaient un rôle à Francfort, où tout le monde portait des sabots. Aujourd’hui, les banquiers et les libraires y ont le pas sur les sabotiers.
Francfort est une république non démocratique, une république sui generis, et Lycurgue y serait le très-mal venu. Le peuple s’y divise en deux classes. Dans la première sont les millionnaires; dans la seconde, ceux qui sont en train de le devenir. J’y ai parcouru la rue des Millionnaires, le boulevard des Millionnaires, promenade délicieuse, édifiée sur les ruines des anciennes fortifications de la ville. La Zeil est la rue où s’étalent les boutiques les plus splendides, les plus riches de Francfort; si ce n’est pas la rue des Millionnaires, c’est du moins celle des millions.