Je lui préfère cependant la Judengasse, la rue des Juifs, sa voisine, une rue de millionnaires encore, mais où les millions se cachent sous des haillons, et d’un petit air piteux semblent demander l’aumône. Autrefois c’était une longue rue noire, étroite, tortueuse; l’air et la lumière y pénétraient à peine; les logis, bas et serrés, semblables à des alvéoles dans une ruche d’abeilles, se pressaient poltronnement comme pour se prêter une assistance mutuelle. Là régnait l’activité de cette forte race indomptée, invincible, endurcie au martyre, qu’une loi stupide, en lui interdisant la propriété du sol et de tous biens immeubles, condamnait à accumuler des trésors et à les cacher; là, chaque maison était à la fois un magasin et une forteresse.
L’histoire seule de la Judengasse de Francfort, avec les pillages, les tortures, les meurtres dont elle a été témoin, serait l’histoire entière des Juifs au moyen âge et bien plus tard encore. Aujourd’hui, elle est plus large, plus aérée, malgré ses allures encore décrépites et chancelantes.
Ce qui me toucha à l’aspect de la Judengasse, c’est qu’elle dut sa transformation aux saintes vertus de la famille, à la religion du souvenir d’une part, à l’amour filial de l’autre. Les quatre Rothschild y sont nés, dans cette maison étroite et longue qui porte le no 153. Aussi puissants que des rois, quand ils habitaient des palais à Vienne, à Londres, à Paris, à Francfort, leur mère s’obstinait à rester dans cette bicoque, où elle avait fermé les yeux à son père, à son mari, où quatre fois elle était devenue mère. Ne pouvant vaincre cette humble et tenace résolution, n’osant même toucher à cette relique de bois et de moellons pour la solidifier ou l’embellir, sous peine de profanation, à la digne fille d’Israël ses fils donnèrent la seule chose qu’elle ne pût les empêcher de lui donner, de la lumière et de l’espace. Ils achetèrent une partie de la rue, firent abattre les constructions qui lui faisaient ombre, et trente maisons tombèrent et des sommes énormes furent dépensées pour régaler leur mère d’un rayon de soleil.
Voilà comment la Judengasse d’aujourd’hui n’est plus tout à fait semblable à celle d’autrefois.
On a assez exalté les vertus des pauvres gens, ma foi! il ne me déplaît pas d’avoir en passant à glorifier celles d’une famille de millionnaires, à laquelle, du reste, je m’engage à ne jamais faire un emprunt, engagement que bien des souverains n’oseraient prendre.
Tout voyageur en traversant un pays a sa visée qui lui est propre; le minéralogiste y cherche des roches et des cristallisations; le peintre, des tableaux. Hier, dans ce même compartiment du chemin de fer où nous étions installés l’un vis-à-vis de l’autre, la belle dame et moi, se trouvait un monsieur à la physionomie grave et méditatrice; je l’aurais pris pour un magistrat. Il paraissait connaître parfaitement le pays; en passant devant Manheim, je lui demandai ce qu’il y avait de curieux à voir dans cette ville:
«Un orchestre sans chef d’orchestre,» me répondit-il. A la station de Darmstadt, de lui-même il me renseigna:
«C’est ici que sous la direction de l’abbé Vogler se sont formés les illustres maîtres Weber et Meyerbeer.»
Évidemment, ce prétendu magistrat était un musicien. Quant à moi, poëte, botaniste et légendaire, j’avais trois visées différentes, et, à Francfort, toutes trois convergeaient à la fois vers une même individualité, le célèbre Wolfgang Gœthe, l’auteur de Werther, de Wilhem Meister, de Faust, de Goëtz de Berlichingen et du Roi des Aunes; tout le monde connaît Gœthe, Gœthe le classique, le romantique, l’olympien, le grec, le païen, le Protée; mais le grand poëte, le grand romancier était aussi un grand botaniste, ce dont ses nombreux biographes n’ont pas paru se douter.
En 1789, âgé de quarante ans alors, il publia la Métamorphose des plantes, ouvrage qui devait faire révolution dans la science. Pourtant, à l’époque de sa publication, les savants, à qui il s’adressait spécialement, n’y voulurent voir que l’œuvre d’un poëte et détournèrent les yeux; les lecteurs ordinaires du poëte, l’examinant sous son côté purement littéraire, se dirent tout bas que le grand Wolfgang baissait, et jetèrent le livre loin d’eux. En France, Laurent de Jussieu le ramassa; un demi-siècle plus tard, il servait de point de départ à la Morphologie végétale d’Auguste de Saint-Hilaire.