Avant de faire mes adieux à la belle et savante Mme de X..., j’avais ordonné à Jean de porter à l’embarcadère du chemin de fer nos bagages, c’est-à-dire sa petite malle, dans laquelle j’avais introduit mon album, les plantes recueillies par moi à Bade et dans la forêt Noire, et quelques-unes de mes nouvelles acquisitions.
Je gagnais donc seul la porte du Taunus pour le rejoindre; en traversant l’interminable place du Marché, je jette un regard dans une boutique remplie de toutes sortes d’objets, de tablettes de chocolat, de peignes, de verres de Bohême; mais ce que j’y vois de plus curieux, ce que certes je ne m’attendais guère à y rencontrer, c’est Jean. Tranquillement assis au fond du magasin, il examinait avec une grande attention des rats de cave dorés dont les longues bougies, habilement repliées sur elles-mêmes, figuraient des sphères, des cubes, même des vases, avec leurs anses et leurs piédouches. C’était là, je n’en doute pas, un cadeau destiné à Madeleine.
Son emplette faite, quand il me trouve devant lui sur le seuil du magasin, il s’étonne, lève ses bras au ciel selon sa manière accoutumée, et me suit; mais à notre arrivée à l’embarcadère je m’aperçois qu’il m’a suivi les bras ballants:
«Malheureux! et notre malle? Tu l’auras oubliée dans cette boutique!
—Que monsieur reste paisible, me répond-il, en accompagnant ses paroles d’un geste et d’un sourire des plus rassurants; sur ma route, j’ai rencontré le garçon de l’hôtel; il transportait commodément, dans une bonne brouette, les bagages de madame, et puisque monsieur voyage avec madame...»
Il n’acheva pas. O mon vieux Jean, ô mon bon et fidèle serviteur, qu’avec plaisir je t’aurais étranglé! Voilà probablement ce qu’il lut dans mon regard; car, interrompant tout à coup sa phrase, il retomba dans une de ces attitudes ébahies plus grotesques qu’académiques. Sans lui donner le temps de s’y fixer, je lui ordonnai de courir sur-le-champ à l’embarcadère de Mayence, et d’en rapporter la malle.
Le train de Francfort pour Heidelberg se mettait en route lorsqu’il revint, les bras toujours ballants. Il n’avait rien pu trouver, ni la malle, ni le garçon de l’hôtel. Je retournai avec lui à l’autre embarcadère. Enfin, pour être bref, je revis là Mme de X... Se rappelant que j’étais venu de Paris par la route de Strasbourg, de Carlsruhe et d’Heidelberg, elle s’étonna que je n’eusse pas songé à y retourner par Mayence et les bords du Rhin. En la regardant, je me laissai facilement convaincre; une fois encore, je voyageai près d’elle, causant beaux-arts, littérature, et un peu anatomie. Au bout d’une heure, nous arrivions à Castel, qu’un pont jeté sur le Rhin sépare seul de Mayence, et où elle devait s’arrêter quelques jours chez des amis.
En la quittant, je répétai de nouveau: «Heureux Brascassin!»
Voilà comment, par suite de la maladresse de mon vieux Jean, je pris la route de Prusse au lieu de celle de France. Je dirai bientôt par où il en fut puni. Arrêtons-nous d’abord à Mayence, où je débutai par dîner à table d’hôte, et où il me fallut forcément achever ma journée, le bateau à vapeur ne devant se mettre en route que le lendemain, à onze heures du matin.
Pour ceux qui ont horreur de la ligne droite, Mayence est un séjour incomparable. Après mon dîner, j’y entrepris une petite promenade au hasard; les rues à travers lesquelles je m’engageai, étroites, tortueuses, tronquées, sont décorées à leurs encoignures d’images de vierges et de saints; on dirait d’une ville du moyen âge; l’aspect triste et sombre des habitations, le grand nombre d’églises et de chapelles qu’on y rencontre, et les immondices entassées le long des murs aident encore à l’illusion. Par droit légitime et reconnu, la ville appartient au duc de Hesse-Darmstadt; mais en sa qualité de place forte, par droit confédératif, elle est de fait occupée par les Autrichiens et les Prussiens, qui s’y font quotidiennement la guerre entre eux, en choisissant des cabarets pour champ de bataille. Aussi le duc s’est-il bien gardé d’y établir sa résidence. Je suis porté à le croire homme de bon sens et de bon goût.