Mais ne serait-ce pas même là l’origine première de notre Chat botté?
Bod, bot, bouté sont des mots de notre vieux français qui s’appliquaient à tout contenu ayant pour contenant une matière ligneuse; on appelait bouta, du mot latin bota, une futaille, c’est-à-dire le vin sous sa douve; d’où, ensuite, boteil, bouteille, les premières bouteilles n’ayant été d’abord que de petits barils. Ne peut-on supposer que nos soldats, guerroyant sur les bords du Rhin pour le compte de nos rois, ou, comme mercenaires, au service des burgraves, n’aient eu connaissance de ce Chat bouté, ou boté, puisqu’il était encerclé de palissades de bois, et qu’apprenant comment il avait si bien fait les affaires de son maître, ils nous en aient rapporté le récit joyeux, dont, plus tard, Charles Perrault fit son profit?
Certes, on s’instruit en voyageant, mais en voyageant on fait mieux encore; on tire parti de ses connaissances acquises, on en trouve l’emploi. Si j’étais resté au coin de mon feu ou dans mon jardin, la France peut-être n’aurait jamais connu l’origine du Chat botté.
Pour compléter l’histoire du Chat, je dirai celle de la Souris, mais en trois mots.
Jean de Katzenelbogen, le maître du Chat, à force de déprédations, finit par se brouiller avec son puissant voisin, Kuno de Falkenstein; celui-ci fit construire un château fort, non entouré de palis, mais de bons remparts de pierres, non à mi-côte de sa montagne, mais au sommet, et il la nomma: la Souris, déclarant que, cette fois, par exception à la règle, la Souris mangerait le Chat. C’est ce qui eut lieu en effet.
Nous longions la rive gauche devant Braubach, admirant le solide château de Marksburg, posé sur son piédestal de roches et sur lequel flottent les couleurs de Nassau. J’entendis au-dessous de nous du remue-ménage dans la cabine; j’allais y descendre; un front pâle, des joues pâles, des yeux brillants et hagards m’apparurent dans la pénombre de l’escalier. C’était Jean. Il fit un pas encore pour franchir la dernière marche, en me criant: «Monsieur! monsieur! mon grain de beauté!» et il tomba dans mes bras, évanoui. Je le crus mort. Après l’avoir déposé sur la banquette, je me mis à crier, à courir de droite et de gauche, sans lui être utile à rien; les émigrantes criaient aussi fort que moi, sans faire plus de besogne. Heureusement, M. John Grant, en digne Anglais qu’il est, portait sur lui des flacons de toutes sortes; il lui fit respirer des sels qui le ranimèrent.
Dès qu’il put se tenir debout, j’emmenai Jean au gaillard d’arrière. De livide, son teint était devenu écarlate depuis les tempes jusqu’au col; malgré la chaleur, à peine supportable, il se plaignait du froid et grelottait en claquant des dents. Un médecin se trouvait à bord; il me déclara que le malade était sous l’influence d’un ictus solis, d’un coup de soleil, lequel ne pouvant manquer de produire bientôt une méningite aiguë, il me conseillait de lui faire prendre terre le plus tôt possible.
Nous avoisinions Coblentz; donc, au lieu de poursuivre ma route jusqu’à Bonn, je m’arrêtai à Coblentz, ce qui ne fut pas l’incident le moins émouvant de mon voyage.
J’ai à me reprocher d’avoir quitté le bateau, de m’être séparé de M. John Grant, absolument comme La Fléchelle, Baldaboche, l’orphéoniste et les deux Épernay se sont séparés de moi à Bade, sans même lui adresser un geste d’adieu.