Est-ce que je ne vaudrais pas mieux qu’un autre?


Nous traversions le port de Coblentz, moi prêtant à mon vieux Jean l’assistance de mon bras, tous deux nous dirigeant vers le premier hôtel venu, lorsque je l’entendis murmurer de confuses paroles. Il ressentait de vifs élancements dans son grain de beauté, dont le volume, en hauteur et en largeur, lui sembla bientôt prendre des dimensions effroyables. Il s’inquiétait de le voir se déraciner sous son propre poids; c’était comme un rocher couvert de broussailles, qui lui interceptait la lumière du jour.

A ces propos, mêlés à d’autres divagations non moins étranges, je n’en doutai plus, la méningite se déclarait. Je ne savais quel parti prendre. Le calme et le repos étaient indispensables avant tout à mon cher malade; les trouverait-il dans une ville de guerre, sans cesse troublée par le bruit des tambours, la musique des régiments, le galop des chevaux et les exercices à feu? On m’indiqua, aux environs de Coblentz, la maison d’hydrothérapie du docteur Rosahl. Nous y sommes. Les souffrances de mon vieux Jean, ses hallucinations ont cessé. En revenant à la raison, son premier soin a été de s’assurer s’il était toujours en possession de son grain de beauté.

«Je ne sais si monsieur est comme moi? me dit-il, mais quand le temps va changer, quand je suis près de faire une maladie, ou qu’il va m’arriver une fâcheuse nouvelle, j’en suis averti par mon grain de beauté.

— Je ne puis être comme toi, mon garçon, puisque la nature ne m’a pas favorisé de cet ornement.

—C’est juste.... c’est très-juste; monsieur m’excusera; chacun a ses avantages.»

Aujourd’hui, je l’ai dit, il en est aux potages; ce matin, il a manifesté le désir de retourner à son café au lait. Le voilà en pleine convalescence.


La maison du docteur Rosahl, située à une lieue de la ville, sur une des pentes du Stolzenfels, est au milieu d’un site charmant, avec vue sur le Rhin et sur la Moselle. Mes fonctions de garde-malade allant en s’amoindrissant, je m’y plais; le calme que j’y suis venu chercher pour Jean, je l’ai trouvé pour moi; je m’y sens heureux. Tout le monde ici parle français, et sans raisonner grammaire, comme à la maison Lebel. Les pensionnaires de l’établissement, tous jouissant d’une parfaite santé, arrivent de Bruxelles ou de Paris; M. Rosahl et ses deux charmantes filles n’ont d’allemand que le cœur; les domestiques, par une circonstance assez singulière, doivent même s’exprimer en meilleur français que leurs maîtres. Ils ont été choisis dans un de ces deux villages des environs de Hombourg où, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, est venue s’établir une colonie de nos compatriotes. M. Gérard de Nerval affirme qu’à Dornholzhausen, un de ces villages français de la Hesse, dont le nom cependant est terriblement germanique, la belle langue du grand siècle s’est conservée dans toute sa pureté. Il en cite un exemple: