Il avait acheté des gâteaux pour les distribuer à des enfants du pays; la marchande le salua de cette phrase à la Saint-Simon: «Vous leur avez fait tant de joye que les voilà qui courent présentement comme des harlequins.»
M. Gérard ajoute judicieusement que le nom d’arlequin s’écrivait ainsi du temps de Louis XIV, avec un h aspiré. Combien je suis désolé de n’avoir point songé, tandis que j’étais à Francfort, à pousser jusqu’à Hombourg. Hombourg est si près de Francfort, et Dornholzhausen si près de Hombourg! il est vrai qu’en allant ainsi de proche en proche, on risquerait de faire le tour du monde.
Mon aide garde-malade près de Jean, la bonne Dorothée Dupont (un nom français celui-là!) est de Dornholzhausen; je ne me suis guère aperçu cependant qu’elle parlât correctement la langue de Pascal et de Bossuet.
Mais la parenthèse m’a tiré à elle en dérive. Où voulais-je en venir? A prouver que sur ce petit coin de terre prussien j’aurais pu me croire en France. Outre la conversation, dans mes heures de promenade, j’ai la botanique; la Flore de Stolzenfels, fluviatile par le bas, les pieds dans le Rhin, appuie sur le sommet de la montagne son front un tantinet alpestre, et ma boîte de fer-blanc a repris son service. Je cultive aussi l’hydrothérapie, par passe-temps, par occasion, comme remède préventif; je m’en trouve parfaitement bien. Parfois, le soir, je descends au salon commun, où Mlles Gretel et Julie Rosahl, deux anges de grâce et de simplicité, exécutent sur le piano des valses et des mélodies de Schubert; rien de prétentieux, pas de grande musique. J’y fais mon whist. Qu’ai-je à désirer de plus?
M. Rosahl m’a pris en amitié. C’est un homme aimable, instruit, qui, malgré les soins à donner à ses malades, dirige lui-même l’éducation de ses filles. Il m’a admis dans son home, comme disent les Anglais; j’ai déjeuné chez lui, avec lui, mais non avec ses filles; cependant elles étaient présentes; selon l’usage allemand elles nous servaient à table. C’est d’une hospitalité délicieuse, patriarcale, mais un peu gênante quand on n’y est pas fait. Je n’osais demander une assiette.
Je le répète, oui, je me sens heureux ici; je ne sais quand j’en sortirai; j’y reviendrai à coup sûr, ne fût-ce que pour déjeuner encore avec M. Rosahl. La vie de famille est la seule vie réelle, la seule honorable, la seule douce à l’âme.... Pourquoi suis-je encore garçon?... Le bonheur de Brascassin commence à m’irriter.
A tous mes autres plaisirs, j’oublie d’ajouter la lecture, ingrat! Le docteur m’a ouvert sa bibliothèque, renfermant toute une série d’ouvrages sur les superstitions de ce bon peuple allemand au moyen âge, superstitions poétiquement étranges, qui se sont même perpétuées jusqu’au dix-neuvième siècle, surtout parmi les campagnards des bords du Rhin. J’ai là sous la main, traduits en français, les Esprits élémentaires de Kornmann, le traité de Paracelse sur le même sujet, les traditions de Jung Stilling, de Merbitz, des frères Grimm, de Henri Heyne et de tant d’autres! Pourquoi aurais-je renoncé à mon droit de chasse sur cette partie des légendes du Rhin, à peine exploitée par mes illustres devanciers; je résolus d’en user. M. Rosahl, par l’emprunt que je lui faisais de ses livres, mis au courant de mes recherches, a chargé sa charmante Gretel (Marguerite) de traduire pour moi de l’allemand certains passages qu’il jugea devoir m’être profitables; Mlle Julie, la plus jeune des deux sœurs, évertue à mon bénéfice sa mémoire plantureusement meublée d’histoires contemporaines sur les Ondins et sur les Nixes; mon aide garde-malade elle-même, la vieille Dorothée de Dornholzhausen, sans que j’aie besoin de l’y exciter, m’entretient sans cesse de ce prestigieux Olympe germanique, dans lequel elle n’a nulle créance, à ce qu’elle prétend, mais dont on l’a bercée enfant.
J’ai résolu, les loisirs ne me manquant pas, de mettre à profit mes lectures et mes renseignements pour rassembler les matériaux d’un ouvrage sur la Mythologie du Rhin.... La Mythologie du Rhin! quel beau titre! Que le lecteur se rassure cependant, je n’en ferai point une annexe à la relation de mon voyage, déjà assez ample; mais je le regrette, elle l’eût complétée.
Pendant le cours de ce travail, à mesure que mes notes s’amoncelaient devant moi, sentant palpiter sous ma main toutes ces superstitions obstinées, greffées les unes sur les autres, je me demandais si j’étais déjà si loin de l’Université d’Heidelberg; si j’habitais encore dans le voisinage de cette contrée glaciale où l’athéisme a son code, ses législateurs, ses sectateurs, ses enthousiastes?.... Mais pourquoi l’athéisme ne serait-il pas lui-même une superstition, la plus malsaine de toutes? Qu’est-il autre chose que la glorification de la nature à l’exclusion de Dieu; la création matérielle agissant par ses propres forces sans l’aide d’un créateur? Natura naturans est le mot de l’école, m’a dit Junius. Alors, l’athéisme allemand, l’athéisme de Fichte, de Schelling, d’Hegel, n’est autre chose que la rénovation du paganisme romain ou Scandinave, un retour aux anciennes erreurs, avec des noms barbares empruntés à la chimie, à la physique, à la métaphysique, en remplacement des beaux symboles personnifiés de la Théogonie d’Hésiode et d’Homère....