Cette idée me semble ingénieuse; elle me plaît et m’étonne à la fois. Est-ce une découverte?... En serais-je l’inventeur? J’en écrirai à Junius.... à Antoine aussi....

Ces graves réflexions me préoccupaient quand un bruit de pas retentit le long du corridor conduisant à la chambre que j’occupais, en compagnie de mon vieux Jean, alors étendu dans un fauteuil, et humant à petits coups un excellent consommé.

«C’est Dorothée, me dit-il; elle a ses souliers neufs.

—C’est le pas d’Antoine!» lui répliquai-je en me levant tout ému, tout troublé!

A peine m’étais-je tourné vers la porte qu’elle s’ouvrit brusquement, et Antoine parut.

En arrivant à Stolzenfels, j’avais écrit à mon ami pour l’informer de notre changement de route et de l’accident malencontreux qui nous contraignait de mettre pied à terre à Coblentz, Jean et moi, ou plutôt moi et Jean (car, enfin, je trouve étrange que, de par la grammaire, mon domestique doive prendre le pas sur moi). N’ayant plus entendu parler d’Antoine, je le croyais déjà à Paris, au milieu de ses fourneaux:

«Pristi! sais-tu que c’est beau, le Rhin? me dit-il en entrant, comme s’il venait de me quitter pour aller fumer une cigarette. Que de ruines! que de rivages déchirés! que de rochers mis à nu! Parmi les fleuves, comme parmi les hommes, il n’y a de grand et de sublime que les ravageurs; n’est-il pas vrai, poëte?»

Puis, tout à coup, changeant de ton en se tournant vers Jean: «Eh bien, le vieux, comment va notre grain de beauté? Nous avons donc fait des sottises et voulu narguer le soleil?»

Tandis que Jean essayait de se lever pour lui répondre, Antoine, faisant de nouveau volte-face de mon côté, tirait avec gravité deux lettres de son portefeuille et me les présentait. A chacune d’elles apercevant le cachet rompu, j’examinai la suscription. Les deux lettres étaient à son adresse, non à la mienne: «Lis, me dit-il; elles te regardent plus que moi.»

Dans la première, signée Brascassin, celui-ci s’informait auprès d’Antoine si j’habitais présentement Paris, Marly-le-Roi, ou si je poursuivais le cours de mes pérégrinations en Allemagne; sa future, «qui avait conservé de moi le plus doux souvenir,» voulait m’écrire pour me prier de lui servir de témoin à leur prochain mariage.