Je connais ma Picarde, ses emportements, qui ne sont que feux de paille, et ses fausses sorties, ainsi qu’on dit dans les pièces de théâtre; mais comment Madeleine était-elle si bien renseignée sur ma rencontre fortuite avec Mme de X...? Qui avait pu l’en instruire?...
En me posant cette question, mes yeux rencontrèrent ceux de Jean, qui détourna aussitôt la tête; je le vis s’agiter dans son fauteuil en tordant les broussailles poilues de son grain de beauté. Je savais à quoi m’en tenir.
«Augustin, Augustin, reprit Antoine de sa voix vibrante (après m’avoir toutefois laissé achever la lecture de la lettre), tu es devenu difficile à garder, sais-tu? Je te croyais déjà à Strasbourg; une lettre de toi m’arrive de Coblentz; quelques jours après, Madeleine m’informe de ton mariage projeté avec une aventurière. Ne plaisantons pas; j’ai eu peur. Tu as beau n’être ni un jeune homme ni un joli homme, tu es riche, tu es garçon, et les coureuses de mariages pullulent tout aussi bien sur les routes d’Allemagne que sur celles de France. J’interromps mes travaux sur la lumière, dans lesquels je finissais par n’y voir goutte, je me mets sur ta piste, j’arrive à Coblentz, puis à Stolzenfels, pensant rencontrer ici Mme de X.... et lui disputer sa proie. Dieu soit loué! je viens d’apprendre par le docteur Rosahl lui-même, que pas un jupon ne marchait à ta suite lors de ton entrée dans cette maison. La cause est donc entendue; tous les accusés sont déclarés innocents; mais, pour plus de sûreté, je ne te quitte plus; prépare tes paquets, et en route!
—Y penses-tu? m’écriai-je; Jean est encore incapable de supporter le voyage.
—J’ai le consentement du docteur; nous voyagerons à petites journées....
—Impossible!
—Pourquoi?
—Mais....
—Mais.... mais.... en route!»
Tout ce que je pus obtenir d’Antoine, c’est que nous achèverions la journée à Stolzenfels, et ne mettrions le cap sur Bruxelles que le lendemain.