Le lendemain, je prenais congé de mes aimables compagnons d’hydrothérapie, de la bonne Dorothée Dupont, de l’excellent, du savant docteur Rosahl, de ses charmantes filles, du vieux concierge de la maison, des gens de service, qui, tous, plus ou moins, m’avaient aidé dans mon grand travail sur la Mythologie du Rhin, et s’étaient mutuellement montrés si bienveillants pour moi. Il me semblait quitter ma famille après l’avoir retrouvée; j’avais le cœur en défaillance; je disais adieu aux arbres, aux fleurs, au chien de la maison, qui cependant avait failli me mordre le jour de mon arrivée.

Stolzenfels, tu vivras longtemps, tu vivras toujours dans mon souvenir! Quand on est ainsi fait qu’on ne puisse séjourner quarante-huit heures dans un même lieu sans que les habitudes et les affections vous poussent soudainement au cœur, on ne devrait jamais sortir de chez soi. Mais y a-t-il deux Stolzenfels au monde!

Le docteur et ses filles, Mlles Julie et Gretel (Gretel, quel nom charmant!) nous ont reconduits jusqu’à la voiture qui devait nous transporter à Coblentz. En pressant la main que M. Rosahl me tendait, j’ai essayé, par quelques mots bien sentis, de lui témoigner de ma reconnaissance pour son accueil si cordial; mais j’avais la gorge serrée, et mes quelques mots bien sentis n’ont pu se frayer passage. Alors, les larmes me sont venues aux yeux; par un effet sympathique, les paupières roses de Mlle Julie, de Mlle Marguerite, celles même de M. Rosahl, se sont gonflées et humectées.

«Cher monsieur, me dit celui-ci après une dernière et chaleureuse pression de main, croyez-moi votre ami, et.... embrassez mes filles!»

Je les embrassai.

Ah! si je n’avais eu que vingt-cinq ans!... trente ans même!... peut-être n’aurais-je pas quitté Stolzenfels!

A vrai dire, comme femme, Mme de X.... m’aurait mieux convenu sous certains rapports; d’abord, son âge, son expérience du monde, ses connaissances.... Mais à quoi vais-je songer? Mme de X..., pas plus que Mlle Gretel, pas plus que Mlle Julie, ne peut devenir ma compagne; Brascassin s’y oppose; à cause de Brascassin, je mourrai garçon, et en puissance de cuisinière, avec menace de divorce en perspective!

Combien ils se trompent ceux-là qui croient le mariage un tourment seulement pour les gens mariés! il en est bien plus un pour les célibataires; pour les vieux célibataires, surtout! Le mariage est tour à tour leur épouvante et leur aspiration, tour à tour leur pôle positif et leur pôle négatif; il les attire, il les repousse; c’est leur rêve du matin, leur cauchemar du soir, leur doute, leur regret, leur vision incessante. A trente ans, lorsque l’idée du conjungo me passait par la tête, je me disais: «Il est trop tard!» à quarante ans: «Ah! si je n’avais que trente ans! A la bonne heure! c’est l’âge voulu pour devenir chef de famille.» Aujourd’hui, j’essaye parfois de me prouver qu’un homme de quarante ans est un jeune homme, qu’il peut voir sa fille mariée, et faire sauter un jour ses petits-enfants sur ses genoux; mais j’en ai cinquante! je ne les avoue pas, mais je les ai!... Quand je serai sexagénaire, peut-être regretterai-je de n’avoir pas profité du moment où je n’avais encore que cinquante ans pour me créer un intérieur, un entourage, un nid. Ainsi, d’étage en étage, le mariage poursuit le célibataire, toujours insaisissable en apparence, et toujours....

Nous montions sur le bateau à vapeur que ces mêmes idées continuaient de me préoccuper. Pour m’en distraire, je repris mes notes de voyage.