La ville d’Épernay ne présente guère de curieux que sa rue du Commerce, bordée de monuments grandioses, et son église, remarquable surtout par son portail renaissance, en complet désaccord avec le reste de l’édifice.

Moins curieux de sculptures et d’œuvres architecturales que d’observations à faire sur le vif, moi, j’y avais tout d’abord découvert un personnage vraiment digne d’être étudié, et dont, certes, on ne trouverait pas l’analogue ailleurs que dans ce bienheureux département de la Marne.

C’était un jeune mendiant en guenilles, portant bissac de toile sur l’épaule.

A notre sortie de chez Athanase, il se tenait devant la fenêtre de la cuisine, donnant sur la rue; le regard intelligent et sensuel du jeune quémandeur attira sur-le-champ mon attention.

La servante venait de lui donner un morceau de pain bis et une pleine tasse de vin de Champagne, le reste de nos bouteilles mal vidées. Un sourire de béatitude s’épanouissait en large sur la figure de l’enfant. Ouvrant son bissac, il y fit entrer la miche de pain bis, en retira un morceau de pain blanc, puis un verre à long col, ébréché et complétement privé de sa base. Alors, avec une pose de Sardanapale, il épancha dans le verre une partie du contenu de la tasse, et porta un premier toast à la servante, ce qui me parut parfait de convenance. Ce garçon-là doit avoir du cœur. Dans sa seconde verrée il trempa d’abord quelques bribes de son pain blanc, et l’acheva ensuite à notre santé; car, à ma prière, ces messieurs avaient bien voulu suspendre leur marche pour me laisser le temps de l’observer. J’étais ravi; je lui donnai cinq francs.

Ce mendiant voluptueux décidait en ma faveur relativement à une thèse soutenue par moi pendant le dîner; c’est que la forme et la matière du gobelet exercent une puissante influence sur la qualité du vin. Dégusté dans un verre mousseline, où les deux lèvres se touchent, l’honnête mâcon devient pomard; bu dans une tasse, le champagne n’est plus que piquette.

Vive la mendicité dans les pays mousseux!

La grande curiosité d’Épernay, son orgueil, sa gloire, ne se montre pas à la surface du sol; elle est intérieure, elle est souterraine; ce sont ses caves. Tant de magnifiques péristyles de la rue du Commerce, ces riches portiques surmontés de frontons triangulaires, grecs ou romains, que représentent-ils? Ils représentent l’entrée des caves.

Je ne pouvais quitter Épernay sans visiter ses caves, Athanase me le déclara; et nous nous acheminâmes vers une des plus renommées. Je ne comptais y voir que des bouteilles rangées en bataille; j’allais y rencontrer Éleusis et ses mystères.

Sous le porche du temple se tenait une figure pâle, avec un nez rouge implanté au milieu. Plusieurs autres personnages, en compagnie de cette figure, nous voyant arriver, nous firent, comme si nous risquions d’interrompre une cérémonie solennelle, des signes auxquels je ne compris rien.