Andernach, ancienne ville romaine, ancienne ville austrasienne, ancienne ville libre impériale, ne présente plus guère de curieux que des ruines, aujourd’hui hantées par des Prussiens.

Antoine semblait me bouder encore de mon manque de courtoisie envers le général Hoche. Désireux de rentrer dans ses bonnes grâces, j’essayai de me lancer dans l’archéologie. Cette science, se rattachant à la numismatique, le rend facilement causeur. Pour entrer en conversation, lui montrant la tour élevée sur le bord du fleuve, ainsi que la porte tournée du côté de Coblentz, et flanquée des restes d’une vieille forteresse, je déclarai l’une et l’autre l’œuvre des Romains.

Antoine me regarda d’un air farouche.

«Si c’est ainsi que tu es capable d’apprécier la date des monuments, la relation de ton voyage sera chose instructive, me dit-il de sa voix rude et agressive. La tour est ronde, surmontée d’un donjon hexagone, par conséquent du quatorzième ou du quinzième siècle; quant à la porte, elle est ogivale, c’est tout dire! Ne parle pas des choses que tu ne peux comprendre!»

Je rougissais de ma bévue, puis aussi de la semonce; mais, on le sait, comme le juge-mage de Jean-Jacques, Antoine a deux voix toutes différentes à son service. Tout à coup, au lieu de la trompe marine, j’entendis des sons de flûte: «Mon Augustin, me disait Antoine de sa voix douce, de sa voix de rechange, en me frappant amicalement sur le genou, tu t’es trop hâté dans ton appréciation; pourquoi? parce que tu me supposes irrité contre toi. Il n’en est rien. Si depuis un quart d’heure je suis maussade, c’est que depuis un quart d’heure mes cigarettes sont détestables. Rien ne me trouble dans mon admiration de voyageur comme de mauvaises cigarettes.»

Et il jeta par-dessus le bord celle qu’il tenait à ses lèvres; c’était la dixième offerte ainsi par lui en sacrifice au dieu Rhenus depuis le tombeau de Hoche.

Nous échangions ces quelques mots en examinant les débris du calvaire d’Andernach, qui, s’il n’a pas été bâti par les Romains, est du moins une tradition de l’art romain, quand Antoine se retourna brusquement, et, comme s’il venait d’entendre crier: Un homme à la mer! «Eh bien Jean!... Jean!... qu’est donc devenu le vieux Jean?»

Cette fois, et malgré lui, j’avais installé notre convalescent aux premières places, près de nous, sous la tente, à l’abri des rayons du soleil; et il n’était plus sous la tente, il n’était plus au gaillard d’arrière. Connaissant ses instincts modestes, nous courûmes au gaillard d’avant et l’y cherchâmes en vain. Témoin de notre inquiétude, le capitaine nous affirma avoir vu le bonhomme descendre dans le salon des dames. Dans le salon des dames!... Jean?... Bon Dieu!... Qui avait pu le pousser à pareille témérité! Nous y descendîmes; il n’y était pas.

Je commençais à croire à une nouvelle catastrophe, quand dans la petite cabine pratiquée sous l’escalier, et où le provendier du bateau prépare sa cuisine et ses rafraîchissements, en compagnie de celui-ci, je trouve maître Jean occupé à rincer des verres ou à récurer des casseroles.