Il n’avait pu rester sur le pont à rien faire; il n’y était pas habitué, disait-il.


A partir d’Andernach, le Rhin se resserre dans une étroite et tortueuse vallée, et à chacun de ses détours prend un aspect différent. Tantôt sur l’une et l’autre rive, couronnées de sombres tourelles, surgissent de hauts rochers à pic, qui, en se rapprochant, semblent vouloir fermer le passage au bateau; tantôt, comme à Unkel, le paysage vous rit tout à coup. Les noirs donjons ont disparu; une maison moderne, carrément alignée, bourgeoisement coiffée d’ardoises, vous apparaît sur un léger monticule, au milieu de jardins et de vergers; c’est propre, c’est coquet. Si les montagnes, qui forment le fond du tableau, voulaient bien tant soit peu s’aplanir, on se croirait à Bougival-sur-Seine.

Nous avançons; le Rhin s’est élargi, il reprend ses allures majestueuses; c’est encore le grand fleuve, le père des eaux, appelant à lui ses nombreux affluents, pour en composer des lacs, des torrents, des cataractes.... Un souvenir mythologique me revient; mon œil essaye de plonger au fond du gouffre; «nul bon génie ne règne dans ces abîmes; les nixes méchantes et les séduisantes ondines parcourent seules ce ténébreux empire.»

Ainsi parle le docteur Schleiden, un professeur de l’Université d’Iéna, un homme positif. Moins heureux que lui, moi, poëte, moi, l’auteur de la Mythologie du Rhin, je n’y ai rien vu.

Mais, au-dessus de sa rive gauche, voici la Rolandseck, la montagne où le neveu de Charlemagne, après avoir été tué à Roncevaux, vint se faire ermite par désespoir d’amour. Les choses de la vie se passaient ainsi autrefois dans ce pays des merveilles.

Près de la Rolandseck, l’île de Nonnen-Werth verdoie au milieu du fleuve comme une fraîche corbeille jetée là par quelque ancien artiste magicien pour compléter la décoration. Du fond de la corbeille s’élève un couvent de femmes, dont la fondation remonte au douzième siècle.

Nous avançons encore; la Rolandseck et le Nonnen-Werth ont disparu pour faire place à de nouveaux enchantements de verdure, de tourelles ou de rochers. On nous signale les Sept Montagnes. Elles sont au nombre de onze. C’est le Drachenfels qui représente les véritables Sept Montagnes. Il est vrai que, cette fois, on n’en aperçoit que deux, lesquelles masquent les cinq autres.

Certes, à la vue de tous ces tableaux si variés, si splendides, je me serais senti saisi d’un grand enthousiasme, si je n’avais entendu Antoine n’interrompre de temps en temps son silence contemplatif que par des exclamations semblables à celle-ci: «Ah! les marchands de tabac!... fournissez-vous donc à la Civette!... Évidemment c’est le papier qui est détestable!... chiennes de cigarettes!» Et, de nouveau, comme une étoile filante détachée des voûtes du firmament, une cigarette décrivait une courbe enflammée et plongeait dans le Rhin.

Ne fût-ce que comme protestation contre ces paroles affreusement prosaïques, intempestives, attentatoires au respect dû à Sa Majesté le Rhin, notre hôte alors, et qui nous prodiguait avec tant de largesse les trésors de sa splendide hospitalité, je fis un effort pour témoigner à voix haute de mon ravissement avorté, mis en déroute: «Ah! quelle âme d’artiste resterait insensible devant tant de sublimités! m’écriai-je.... Ah! si un poëte, un vrai poëte, venait se fixer sur ces bords, pour lui quelle source d’inspirations!