—Il y est venu!» me dit une voix, qui n’était pas celle d’Antoine.
Un passager long et maigre, haut cravaté, haut botté, coiffé d’une mince casquette, et serrant entre ses dents une large pipe turque, se tenait près de nous sur le bateau. Je l’aurais pris pour un étudiant, si son âge n’en avait plutôt fait un professeur.
«Oui, monsieur, reprit-il en continuant de s’adresser à moi, ce poëte que vous invoquez, il existe. Né à Bonn, sur cette rive même du fleuve où nous allons jeter l’ancre tout à l’heure, il a fait toutes les stations du Rhin en chantant tour à tour chacune de ses beautés visibles, et son nom est gravé sur la roche du Drachenfels à côté de celui de Byron. Ce poëte, c’est Karl Simrock. N’en avez-vous donc jamais entendu parler?
—Bien au contraire! beaucoup! lui répondis-je, et même j’ai eu l’honneur de lui serrer la main lors de son voyage en France.»
Antoine me lança un regard qui, par sa force de projection, équivalait à un coup de poing, et l’étranger, professeur ou non, étant aussitôt rentré dans son nuage de fumée et dans son mutisme germanique: «Tu connais, tu as jamais connu un Karl Simrock, toi!
—Certainement! Je l’ai rencontré diverses fois à Paris, chez notre ami Sébastien Albin, à qui il avait été présenté par Henri Heine. J’ai même failli mettre en vers un petit poëme de sa composition sur les funérailles de la poésie.
—Ah! ah! dit Antoine, se radoucissant tout à coup et se frottant les mains. Les Funérailles de la Poésie! voilà un titre qui me plaît. Ainsi la bonne dame est enfin morte et enterrée? Que la terre lui soit lourde. Et de quoi est-elle morte? Raconte-moi donc cela pour charmer les ennuis de la route.»
Évidemment, mon cher compagnon, mis en méchante humeur par la non-réussite de ses cigarettes, essayait de me pousser à bout. Je crus ne pouvoir mieux me venger de lui qu’en satisfaisant à son désir.