—Alors, contentez-vous de votre lot, monsieur!... Par malheur, mon pauvre Augustin, si les joueurs d’orgue ont plus que d’autres des chances de réussite, la réussite peut leur échapper cependant. Le gros public de la boutique et de l’antichambre, avant de se soucier de l’ouvrage, s’avise parfois de se soucier de l’auteur: est-il jeune? est-il joli homme? ressemble-t-il à l’un de ses héros? a-t-il eu des aventures galantes avec des princesses russes, ou des dames choristes de nos petits théâtres? combien de fois s’est-il déjà battu en duel?... a-t-il tué son homme? Il faut que le malheureux paye d’abord de sa personne. De cette nécessité fatale d’attirer sur soi l’attention du public, pour l’attirer ensuite sur son livre, résultent des conséquences fâcheuses. Une foule de bons et honnêtes garçons, qui n’auraient pas demandé mieux que de vivre calmes et retirés, tout entiers à leur labeur machinal et quotidien, se sont vus forcés à mille extravagances pour ne pas se laisser oublier. On ne peut pas toujours couper la queue à son chien; aujourd’hui, c’est au maître d’entrer en scène. L’un se fait remarquer par l’excentricité de son costume et de ses manières, l’autre par ses querelles incessantes avec toutes les autorités de la terre, afin de contraindre les échos de la publicité à répéter son nom et ses bons mots; à l’instar du comte de Mirabeau, qui s’était fait marchand de draps, un troisième se fait marchand de poisson; celui-ci arme en guerre, comme M. de Marlborough; celui-là se fait trappiste, ou même se fait mort! quitte à ressusciter pour recevoir son ovation. Jongleries sur jongleries! Voyons, Augustin, un succès te sourirait-il, à de semblables conditions? D’ailleurs, te sens-tu assez solide pour te lancer dans ces exercices de haute voltige?
—Mille fois plutôt briser ma plume! m’écriai-je.
— Très-bien! tu n’as pas dit: ma lyre; je t’en remercie.
—Mais, repris-je, ces exigences du succès, ne les as-tu pas rêvées, pour le plaisir de gourmander et de donner un coup de boutoir à notre littérature contemporaine, honorable et honorée, quoi que tu en dises!
—Pouah!... la vilaine! Je ne parle que de celle des joueurs d’orgue, bien entendu! ajouta-t-il en forme de parenthèse; au surplus, libre à toi d’affronter ton gros public sans les préliminaires indispensables; mais tu n’es encore qu’un débutant, et un débutant.... pas jeune! avec toi il se croira en droit de faire le connaisseur, le puriste, la bête féroce. Va porter des vivres à cette ménagerie; ils n’y toucheront que pour y chercher cette saveur d’impureté qui leur plaît tant. Alors tu es un homme noyé! Et les journaux, grand Dieu! tu n’appartiens ni à une école, ni à une coterie, s’ils s’occupent de toi, ils t’éreinteront. Ce ne sera sans doute que bonne justice; c’est égal! ton nom brocardé, conspué, le nom de mon ami, ce nom que j’aime, traîné sur la claie de leurs chroniques, de leurs feuilletons, tiens, vois-tu, cette idée me fait mal!»
Je lui tendis la main:
«Je le savais bien, cher Antoine, tu n’es aussi méchant ce soir que dans les meilleures intentions du monde. Tu voulais m’effrayer?
—Non pas! Je suis effrayé moi-même!
—Eh bien, rassure-toi. Mon nom, le nom de ton ami, ne figurera point sur mon livre, qui vaudra peut-être mieux que tu ne penses.... Je compte m’adjoindre un collaborateur.
— Et il signera pour toi?