Le cœur de plus en plus chatouillé: «Voyons ta pierre de touche, lui dis-je en rapprochant ma chaise de la sienne.
— Il en est, vois-tu, de la littérature comme de la musique; ainsi, par exemple, l’instrument le plus simple, le plus rudimentaire, c’est bien certainement le tambour, n’est-ce pas? Eh bien, le soir, sur ton boulevard du Temple, vois quelle foule emboîte le pas à la suite de l’artiste militaire! c’est toute une armée de titis et de faubouriens. Si des cris d’enthousiasme n’éclatent point, c’est que ces fanatiques de la peau d’âne craignent de perdre un roulement ou un tic tac de baguettes. Quel que soit le charme du tambour, cependant nos boutiquiers, plus raffinés dans leurs goûts, dilettanti d’un ordre supérieur, lui préfèrent, et de beaucoup, l’orgue de Barbarie, instrument plus compliqué, plus harmonieux. Toutefois, déjà l’enthousiasme est moindre; les bons petits bourgeois ne s’aviseront pas de faire escorte à l’orgue comme les gamins au tambour; c’est encore un succès néanmoins, un grand succès! Dès que l’orgue stationne sur un point quelconque de la voie publique, la fruitière, la confiseuse, les jeunes demoiselles de boutique, les commis en bonneterie et en épicerie, sont sur leur porte, l’oreille tendue; du haut en bas des maisons, les fenêtres s’ouvrent et les sous pleuvent; mais sache-le, Augustin, le divin Apollon en personne, la lyre en main, viendrait à traverser ces mêmes rues, ces mêmes boulevards, à peine quelques honnêtes gens le salueraient-ils, sans l’acclamer; les autres lui feraient la grimace et l’enverraient demander sa rémunération, c’est-à-dire un succès, à la postérité.
—Je ne vois pas trop où tu veux en venir, dis-je à Antoine, avec un certain malaise d’esprit.
—J’en veux venir à la démonstration de cette vérité incontestable, la base de mon système: à chaque auteur son public; plus l’auteur est médiocre, plus le public fait nombre autour de lui, car, grâce à la vulgarité de sa forme, au peu d’élévation de son vol de basse-cour, il jouit alors de l’heureux privilége de se faire comprendre de tous ces liseurs ignares et crétins, aussi multipliés aujourd’hui que les étoiles du ciel, les sables de la mer et les guêpes dans les années à fruits; de ces liseurs sortis de terre, et comme les vers de terre, avalant tout sans mâcher et sans digérer; tout-puissants par leur nombre, ce sont ceux-là qui imposent aujourd’hui à la littérature sa marche boiteuse et rétrograde; ce sont ceux-là qui distribuent les couronnes! foin ou laurier, peu importe!
—Merci, Antoine; ainsi, selon toi, je ne suis bon qu’à amuser messieurs des faubourgs.
—Oh! non, non, mon Augustin; sont-ils capables de t’apprécier? Tes succès seront moins bruyants mais plus honorables; c’est à la bourgeoisie marchande, même à ces dames de la finance et à leurs femmes de chambre que tu les devras; en littérature, tu joues de l’orgue.»
Je fis faire un mouvement de recul à ma chaise.
«Quelle mouche te pique, ce soir? Tes cigarettes sont-elles devenues venimeuses?
—Eh quoi! tes aspirations allaient donc plus haut? Ainsi, tu n’as écrit tes petites notes de voyage que pour charmer les loisirs des savants et des hommes d’État?
—Dieu m’en garde!