A six heures moins un quart nous faisions notre rentrée à l’Étoile d’Or; à sept heures, grâce au chemin de fer, nous étions à Cologne.


V

Cologne. — Rêverie. — Système d’Antoine touchant la littérature et les orgues de Barbarie. — Publierai-je ou ne publierai-je pas mon voyage? — La tribu des Farina. — Rubens et Marie de Médicis. — Vision sous le tunnel de Kœnigsdorf.

La nuit est venue. De Cologne, je n’ai vu encore que la salle à manger du grand hôtel royal. Elle ne vaut pas celle de l’Étoile d’or. Maintenant, tandis qu’Antoine est allé visiter le pont de bateaux, assis devant une table, près d’une fenêtre ouverte sur le Rhin, j’achève de mettre en ordre mes notes de voyage. Des sons joyeux de flûtes et de violons arrivent jusqu’à moi. Ce sont les casinos de Deutz qui, de l’autre côté du fleuve, m’envoient des symphonies de bal et de noce, juste au moment où j’essaye de fixer sur le papier mes impressions à ma descente dans le caveau funèbre de Kreutzberg.... Ces airs vifs et sautillants changent le cours de mes idées. On danse donc là-bas? On y danse, on s’y marie peut-être.... Je laisse là mes vingt-cinq squelettes de moines. Je songe à Brascassin et à Mme de X.... Mme de X...! Oui, c’était bien la femme qui me convenait.... De l’observatoire de Gespell, quand je l’ai aperçue pour la première fois, à deux lieues de distance, une voix secrète et sympathique ne s’était-elle pas élevée en moi?... Et j’aurais consenti à être témoin de son mariage avec Brascassin?... Jamais!

Les orchestres de Deutz cessent de se faire entendre; j’interromps mes rêves pour reprendre mon travail. Une nouvelle symphonie, plus rapprochée, moins mélodique, résonne chromatiquement derrière moi, et vient de nouveau me distraire. C’est Jean qui dort à grand orchestre. Travaillez donc au milieu de toutes ces musiques!... Enfin, Jean cesse de ronfler; les casinos de Deutz se taisent; mais à peine ai-je repris la plume, je m’entends apostropher par une voix de basse-taille; c’est Antoine qui rentre: «Tu te tueras, Augustin! Encore au travail! Voyons, sérieusement, nourrirais-tu donc quelque fatal projet de publicité au sujet de ton voyage?

—Pourquoi pas? Ne puis-je espérer le succès aussi bien que tant d’autres?

—Dieu me garde de le dire et même de le penser, mon Augustin; de par le monde des cabinets de lecture il circule beaucoup d’ouvrages en renom, dont, certes, les auteurs n’ont pas plus de talent que toi, j’en suis convaincu.»

Tout surpris, je l’écoutais avec plaisir, avec surprise; il m’avait jusqu’alors si peu habitué à la flatterie!

«Vois-tu, ami, poursuivit Antoine en prenant un siége et posant son chapeau sur ma table même, au milieu de mes papiers; sans être ni artiste ni poëte, j’ai mon éprouvette, ma pierre de touche qui me met à même de prédire à coup sûr un succès littéraire, et, là, franchement, entre nous, je te crois largement doué de tout ce qu’il faut pour réussir.»