L’humble église de Kreutzberg possède un escalier sacré de vingt-huit marches, en beau marbre de Carrare, fidèlement calqué sur la fameuse Scala sancta où s’imprimèrent les pas de Jésus-Christ se rendant chez Pilate pour y être jugé.

On découvre de là un panorama admirable.

Dans toutes les églises d’Allemagne, à Mayence comme à Francfort, quand on a visité les curiosités apparentes, et réglé son compte avec l’homme qui vous a accompagné, un autre individu, sous forme de cicerone-adjoint, se présente pour vous initier à la connaissance d’une merveille, d’un chef-d’œuvre de peinture. Il fait briller à vos yeux un trousseau de clefs, ouvre trois portes devant vous, et vous arrivez à la sacristie. Là, sur un simulacre d’autel est un tableau recouvert d’un voile épais. On tire le rideau; c’est une sainte Famille ou une Adoration des mages, un Holbein ou un Rubens; une copie ou un original; vous avez vu, content ou non, vous payez derechef et le cicerone-adjoint vous reconduit jusqu’à la porte extérieure.

Il en fut à peu près ainsi pour nous avec l’humble sacristain de la petite église de Kreutzberg. N’ayant point de suppléant, il se contenta d’ôter son tablier de vigneron; et après nous avoir fait des sommités de la Scala sancta descendre dans une modeste chambre que je soupçonne fort être moins la sacristie que le logement du sacristain, il nous indiqua du doigt, appendu à un mur blanchi à la chaux, et dont il était l’unique ornement, un petit tableau d’une assez bonne composition et dont le sujet, qu’il nous expliqua, me parut curieux.

«Dans les temps anciens, un curé de Kreutzberg, homme fort pieux et savant magicien (on sait qu’alors ces deux titres pouvaient s’accoler), pour punir ses paroissiens de leurs déportements, avec l’assentiment de Dieu, avait fait la lune prisonnière. Il l’avait enfermée chez lui, dans une cage de fer, et depuis ce moment elle cessait de se montrer à l’horizon. La nuit avait perdu son flambeau naturel. Certes, les paroissiens de Kreutzberg, qui avaient mérité ce châtiment, s’ils souffraient beaucoup de son absence, n’avaient que ce qu’ils méritaient; mais comme déjà dans ce temps il n’y avait qu’une lune pour tous les habitants de la terre, le reste du monde gémissait autant qu’eux de ces ténèbres continues qui se prolongeaient quotidiennement depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever.

«Dieu comprit que les choses ne pouvaient durer ainsi. Il autorisa un séraphin à entreprendre la délivrance de la lune, en lui imposant pour condition toutefois de ne point toucher à la cage de la captive, cette cage étant protégée par la croix.

«Pour le séraphin, avec une semblable restriction, l’entreprise était difficile. Mais les séraphins sont des intelligences supérieures. A travers les barreaux rapprochés et contournés de la cage ne pouvant faire sortir la captive d’un seul bloc, celui-ci trouva moyen de la découper par tranches, par fragments; ces fragments, au nombre de quatre, passèrent facilement et au besoin pouvaient se rajuster. Du superflu il fit des étoiles.

«C’est depuis ce temps, nous dit le sacristain, que la lune, tantôt de gauche, tantôt de droite, nous apparaît par quartiers.»

L’historiette m’amusa, je la recueillis; le petit tableau même me tenta. J’en pris une esquisse.

Comme nous retournions à Bonn, nous rencontrâmes, sans l’avoir cherchée cette fois, la magnifique allée de sapins de Poppelsdorf, dont nous avait parlé le guide, et même son cimetière, où nous fîmes une station. Dans ce cimetière sont enterrés la femme et le fils de Schiller. Quant à lui, les honneurs de la tombe l’ont séparé de sa famille. Il repose, ainsi que Gœthe, dans le caveau grand-ducal de Saxe-Weimar, près de ce noble Charles-Auguste, qui fut leur protecteur à tous deux. N’importe! fi de la gloire qui de notre vivant, et même après notre mort, nous sépare ainsi de ceux que nous aimons, ou que nous avons aimés!