.... Ce matin, 27 mai, nous avons visité tout Cologne, la cathédrale, l’hôtel de ville, les églises des Saints-Apôtres, de Saint-Géréon, de Sainte-Ursule, l’entrepôt, et cette longue rue dans laquelle chaque boutique inscrit sur son fronton le nom d’un Farina! nom prestigieux, nom dynastique, et qu’il suffit de porter légitimement pour arriver à la fortune.
La liqueur cosmétique dite: eau de Cologne, par droit de conquête et par droit de naissance appartient aux Farina; il faut un Farina pour la composer et la débiter, quoique le secret de sa composition soit connu de tout le monde et qu’aucun brevet, aucun privilége exclusif ne protégent cette grande usurpation. Mais pour la fabrication de cette eau, le Farina est tout aussi indispensable que le néroli; aussi, quoique les Farina pullulent prodigieusement à Cologne, on n’en a jamais assez. Ceux qui ne peuvent trouver place dans leur ville natale, on les envoie dans les autres villes de l’Allemagne, ou en France, en Italie, en Amérique, en Australie, dans les archipels des îles Sandwich. Un Farina qui ne vendrait pas de l’eau de Cologne serait déchu de sa caste et renié par les autres Farina; une eau de Cologne qui ne porterait pas le nom de Farina serait estimée plus bas que de l’eau de fontaine, non filtrée.
Voilà ce qui m’a été affirmé à Cologne même, par un indigène du lieu, qui regrettait fort de ne point se nommer Farina, autant que j’en ai pu juger à sa mine piteuse et à son habit percé au coude.
J’ai eu l’honneur de voir plusieurs membres de cette glorieuse famille des Farina; ils n’ont ostensiblement rien qui les distingue des autres hommes.
Quant à la cathédrale, il faudrait plus de temps pour la décrire qu’il n’en a fallu pour la construire, et elle date du treizième siècle, quoique inachevée encore.
Me trouvant à Cologne, je ne pouvais manquer de m’apitoyer sur le sort de l’infortunée Marie de Médicis, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII, qui y est morte de misère dans un galetas, ainsi que me l’ont répété tous mes historiens classiques.
Antoine n’aimait point Marie de Médicis; sur ses médailles, il lui trouvait la lèvre pincée et l’air faux; d’ailleurs il prétendait avoir sur elle les plus fâcheux renseignements. Il lui refusait même, comme expiation de ses fautes, sa fin malheureuse.
Selon lui, le galetas de Marie de Médicis était une figure de rhétorique, un mythe impossible, un de ces canards comme il en barbote tout le long des rivages de la grande histoire. Moi, je tenais à mon galetas; il m’avait été affirmé par tous mes professeurs, solidement appuyés eux-mêmes par nos annalistes les plus recommandables, Anquetil, le président Hénault, gens dignes de foi.
Comme son cousin Junius, Antoine aurait eu honte de reculer d’une semelle dans la discussion. En dépit de ces graves témoignages, il tenait bon, s’obstinant à nier le galetas.
Mais nous étions à Cologne sur le lieu même de la scène.