Antoine maugréait encore lorsque nous visitâmes en courant l’hôtel de ville, monument assez curieux, orné de deux beffrois, dont le plus important est une vieille tour romaine coiffée d’un turban de plomb, en guise de clocher. Cependant, ce qui attira le plus mon regard, ce fut un brave Teuton, enfoncé dans une niche de pierre, et jouant de l’accordéon en fumant et même en dormant. Je signale ce fait à la gloire de l’Allemagne, le seul pays du monde où le sommeil soit impuissant à interrompre les plaisirs de la pipe et de la musique.

Toujours continuant son anathème dithyrambique sur Charlemagne, sur les dentistes, les chefs indiens et les noix de coco, Antoine se disposait à allumer sa cigarette à la pipe du dormeur, lorsque, à l’un des deux beffrois, l’heure sonna bruyamment.

C’était l’heure de notre train de départ. Je poussai une exclamation, Antoine son juron habituel; l’homme à l’accordéon ne se réveilla pas et continua tranquillement à fumer et à jouer son air.

Nous prîmes congé de cet artiste somnambule en précipitant le pas.

Quand nous arrivâmes à la gare, Jean, depuis longtemps installé sous le vestibule, nous annonça qu’on n’attendait plus que nous pour se mettre en route.

Nous nous dirigeons sur la Belgique.... Adieu, Allemagne!

A Verviers, visite de la douane belge. Mon vieux Jean faillit s’y attirer bien des humiliations pour fait de contrebande. Il avait rapporté d’Aix-la-Chapelle un petit flacon d’anisette, sans doute à l’intention de Madeleine. Un douanier le lui surprit en poche, et parla de procès-verbal, de saisie, d’amende; Jean, malgré ses observations sur les mœurs de l’étranger, encore peu au courant des usages de la douane, crut qu’il allait être appréhendé au corps et jeté dans un cachot. Heureusement, le flacon destiné à Madeleine était quelque peu entamé par le donateur, qui, sans doute, avait voulu s’assurer de la qualité du contenu; l’affaire s’arrangea.

A partir de Verviers, on croit passer tout à coup de l’Allemagne à la France. Ici, tout le monde parle français; c’est au tour des Allemands de se donner au diable pour se faire comprendre.

De Verviers à Chaudfontaine, de Chaudfontaine à Liége, comme, précédemment, à partir de Dolhain-Limbourg, frontière de la Prusse, les enchantements de la route se succèdent les uns aux autres: c’est une suite non interrompue de vallées charmantes, de paysages délicieux, tableaux ravissants, dont des montagnes agrestes dessinent le fond, dont de petites rivières courantes, aux eaux vives, niellées par le bleu du ciel et les rayons du soleil, tracent la bordure; apparitions d’autant plus séduisantes qu’elles sont séparées l’une de l’autre par les nombreux tunnels dont cette route est semée. C’est la verdure, c’est la vie, la lumière et le mouvement, après les ténèbres et l’aridité. La Belgique, adroite sirène, se montre là avec tous ses charmes pour vous entraîner bientôt dans le piége de ses plaines brabançonnes, une Beauce! Peu à peu, tous ces riants tableaux disparurent; les plaines commençaient; le soleil inclinait vers l’horizon; comme poussé par un vent frais, le crépuscule s’avançait sournoisement de l’autre côté du ciel; les arbres frileux resserraient autour d’eux leur feuillage frissonnant; les oiseaux rasaient brusquement la terre et disparaissaient; dans les prés et dans les luzernes, le murmure des insectes allait en s’éteignant, tandis que des marécages commençait à s’élever la chanson monotone et stridente des grenouilles; l’ombre gagnait de plus en plus; le spectacle était fini; tout le monde dormait déjà dans notre wagon; mes yeux se fermèrent.... Je ne les rouvris qu’en entendant une forte voix, à moi connue, crier: Bruxelles! et à travers les brumes du soir, je vis pointer les clochers de Notre-Dame et de Sainte-Gudule.

Après l’inspection des bagages, comme nous sortions du débarcadère: