VIII

Course rapide à travers la ville. — Jardin zoologique. — La science et la morale par souscription. — Société de la femme qui crache le plus loin. — Le Vomitor et le Mannekenpiss. — Du Xeri-Robler, de sa composition et de ses effets. — Signature du contrat. — Les deux barons. — Départ. — Conclusion.

Je ne dirai de Bruxelles que ce que j’y ai vu, et je le dirai rapidement. Qui ne connaît Bruxelles par cœur? D’ailleurs, je me sens dans la même disposition que ces braves chevaux de fiacre, qui, fatigués d’une longue course, reprennent tout à coup le galop en se rapprochant de l’écurie. A travers les riches monuments de Bruxelles, au milieu des flèches et des tours de ses églises, malgré moi, je ne cherche plus que le clocher de mon village.

C’est donc en courant que j’ai visité la célèbre cathédrale de Sainte-Gudule, et la merveilleuse place de l’Hôtel-de-Ville, et le monument élevé aux patriotes belges de 1830. Élevé n’est pas le mot propre, creusé conviendrait mieux, car au milieu de la place dite des Martyrs, d’une grande excavation en parallélogramme régulier sort l’effigie en marbre de la Patrie éplorée. La figure de cette statue ressemble beaucoup, selon moi, à celle de la soi-disant Vénus de Milo, ce qui me paraît devoir confirmer l’opinion de Mme de X.... Quel sculpteur voudrait ravaler la patrie à n’être simplement qu’une jolie femme?

Parmi les constructions du Bruxelles moderne nous comprîmes aussi dans notre tournée d’inspection le passage Saint-Hubert, le palais des Représentants, et surtout le Jardin zoologique.

Le Jardin zoologique de Bruxelles a sur notre Jardin des plantes de Paris, cet avantage de nous montrer des animaux non plus emprisonnés, verrouillés dans d’étroites cellules, mais ayant assez d’air et d’espace autour d’eux pour y jouir d’un semblant de liberté. Les hyènes ont là leur repaire et leur champ de récréation; les ours blancs de la mer Glaciale, leurs rochers, du haut desquels ils plongent et se poursuivent dans l’eau, à la grande joie des spectateurs; les loutres, de même. Il n’est pas jusqu’aux agoutis et aux coatis, qui ne puissent s’ébattre aux rayons du soleil belge, bien différent, il est vrai, de leur soleil des tropiques. Chez nous, dans notre grand établissement zoologique de Paris, ces libres citoyens des pampas et des savanes de l’Amérique, détenus dans les parties les plus obscures et les plus inabordables du palais des singes, y sont ignominieusement condamnés à la vie de clapier.

«Pourquoi cette différence choquante et tout à l’avantage de la Belgique? m’écriai-je; le climat de Bruxelles est-il donc plus tempéré que celui de Paris?

—C’est le contraire qui a lieu, me dit Brascassin, notre guide dans cette exploration, mais les directeurs du Jardin de Paris se préoccupent plus de la science que des plaisirs du public; il en doit être tout autrement pour le Jardin de Bruxelles, entrepris, dirigé, soutenu par une société particulière, plutôt commerciale que savante. Ici, on paye à l’entrée, et chacun en veut avoir pour son argent; ce n’est point le gouvernement du roi qui soutient l’établissement, c’est le public, et, avant tout, les fondateurs associés; il en est de même pour le Jardin de botanique. Dans ce pays, la mode (une bonne mode celle-là!) est si bien tournée vers l’association, que les académies, les hôpitaux, les théâtres et les bals publics, ont également leurs actionnaires et leurs abonnés. On y forme des associations mutuelles pour les choses religieuses ou politiques, aussi bien que contre la grêle et l’incendie; pour les concerts, les lectures, les cours publics, aussi bien que pour les actes de charité et même les enterrements. On y chante, on y danse, on y devient savant, on y acquiert des opinions consciencieuses, on y fait son salut, on s’y assure un convoi de première classe, le tout par souscription. Par souscription, depuis les plus riches jusqu’aux plus pauvres, chacun y est enrôlé sous une bannière quelconque, chacun y a son centre d’action, chacun y a son club. Ces clubs portent parfois les dénominations les plus bizarres. Il y a la société des Ennuyés, celle des Ennuyeux, celle des Hannetons, celle des Agathopèdes, celle des Gastrites, enfin celle des Pouilleux. Il y a même la Société de la femme qui crache le plus loin.

—Noble émulation!» murmura Antoine de son air le plus sérieux.

En rentrant à Bruxelles (car le Jardin zoologique est situé dans un des faubourgs), nous fûmes à même de juger, d’après l’inspection de quelques fontaines publiques, combien l’art naïf du moyen âge a laissé trace dans l’ancien Brabant. Une de ces fontaines représente un homme debout, et qui, pris d’un haut-le-cœur, la tête basse et la bouche ouverte, exgurgite une masse d’eau. L’aspect en est peu gracieux. Pour les personnes délicates, vu la concordance sympathique des sens entre eux, cette eau me semble devoir être purgative.