Le prétendu ravisseur de Thérèse, celui qui lui avait fait si brusquement abandonner la maison Lebel, n’était point un jeune homme, ainsi que l’avaient avancé à tort quelques-uns de messieurs les grammairiens, mais un vieux, comme l’avaient justement soutenu quelques autres. Ce vieux séducteur, c’était le père Ferrière, venant sans bruit enlever sa fille, pour la conduire auprès de sa marraine, dont la porte lui était rouverte à deux battants. A la suite de notre traversée de la forêt Noire, si Brascassin s’était arrêté à Wildbad (le Bain sauvage), c’est qu’à Wildbad se trouvait Mme de X..., dont la présence était indispensable au succès de la cause. Elle n’avait pas hésité à suivre celui-là qui s’était fait l’ange gardien de son enfant mort.

Voilà comment elle s’était mise en route pour un mariage et non pour se marier, ainsi que je l’avais compris sottement; voilà comment, au bout de mon télescope, j’avais pu l’entrevoir, se promenant dans les environs d’Heidelberg, où Brascassin devait séjourner; comment je la rencontrais ensuite avec lui à Schwetzingen, où il espérait lui trouver une compagne de voyage, qui lui avait fait défaut, et que j’avais remplacée.

Quant à Brascassin, s’il s’était vu impérieusement forcé d’abandonner sa charmante compagne à ma protection, pour retourner le même soir à Heidelberg, c’est que le terme fatal était arrivé où l’Américain devait se suicider ou signer sa honte. Il se décida à prendre ce dernier parti. Je soupçonne fort que si ce jour-là il m’avait obstinément cherché querelle au sujet de ma phrase de portefeuille, c’est qu’il me supposait peut-être assez habile bretteur pour lui épargner la corvée, toujours pénible, de se tuer soi-même. Il me connaissait bien peu!

Quand Ferrière eut fini de débrouiller son écheveau: «Thérèse doit m’attendre à présent sur la place du Théâtre, me dit-il; ça vous va-t-il de la voir? Je vais la chercher.»

Je m’opposai vivement à cette présentation peu convenable, et sortis aussitôt de la chambre avec lui pour courir au-devant de la future mariée. Sur l’escalier je rencontrai Jean. La façon toute gracieuse avec laquelle il nous salua, me dit suffisamment que Jean m’avait de nouveau rendu son estime. Donc, il avait écouté à la porte.

La place du Théâtre touche presque à l’hôtel de Suède; nous y trouvâmes Thérèse en compagnie de Brascassin et d’Antoine. Mon farouche ami Antoine Minorel présentait alors un spectacle auquel, certes, il ne m’avait jamais fait assister à Paris. Il avait des souliers vernis, comme le père Ferrière, et des gants paille, comme son cousin Junius. Il est curieux d’observer combien l’influence d’une noce agit sur les êtres les plus sauvages.

Thérèse m’accueillit avec les plus vives démonstrations de joie. Sa toilette était charmante, et, elle, plus charmante mille fois que sa toilette; le bonheur lui allait à ravir; il lui fleurissait les joues, il lui brillantait les yeux, il donnait à sa physionomie, ainsi qu’à tous ses mouvements, une grâce incomparable.... Heureux Brascassin!

Nous la reconduisîmes chez sa marraine, à laquelle Brascassin me présenta comme un ancien ami de la famille Ferrière: «Ma chère filleule m’a souvent parlé de vous, monsieur, me dit Mme veuve Van Reben; ah! je vous connais bien! moins cependant par votre nom que par votre surnom; vous êtes l’homme aux poules, n’est-ce pas?»

Je ne sais quelle réponse je lui fis, mais ce qu’il lui plaisait d’appeler mon surnom m’était devenu insupportable. Elle m’invita à dîner, ainsi qu’Antoine, le contrat devant se signer le soir de ce même jour. Nous prîmes ensuite congé d’elle pour parcourir la ville; mes fonctions de témoin ne me faisaient pas tout à fait oublier mes devoirs de voyageur.