En sortant de table, le notaire, un de nos convives, nous lut le projet de contrat. Cette lecture, d’ordinaire assez fastidieuse, devait s’égayer d’incidents curieux.
Mme Van Reben, réparant les torts de sa trop grande crédulité, donnait à sa filleule en cadeau de noces une somme de vingt mille francs, que Brascassin élevait, comme douaire, jusqu’à soixante mille. A la surprise générale, Ferrière y en ajoutait dix mille; c’était le produit de la vente de sa fameuse maison de Trou-Vassou, laquelle lui avait coûté dix francs. Nous n’étions pas au bout des surprises.
Pour la régularisation de l’acte, invité à dire ses nom et prénoms: «Jean-Baptiste, baron de Ferrière,» répondit le vieux bohémien, la tête haute et en jetant au notaire une liasse de papiers témoignant de la validité du titre: après quoi, il ajouta avec non moins de fierté: «Marchand de vins en gros et en détail, au fort de Noisy-le-Sec.»
En effet, son père avait, à bon droit, porté le titre de baron de Ferrière; il avait même été seigneur de Fontenay-Trésigny, cette ville où son héritier, en qualité de petit clerc d’avoué, cirait les bottes de son patron.
La rumeur qu’avait fait naître cette déclaration inattendue n’était pas entièrement calmée, quand le notaire, se tournant vers moi, m’adressa la même question qu’à Ferrière. Excité, entraîné par le désir d’ajouter à l’effet déjà produit: «Vincent-Augustin, baron de Canaple,» dis-je à mon tour; et j’allai tendre la main à mon ami le baron de Ferrière.
Devant ces deux barons poussés subitement comme des champignons sur couche tiède, l’assemblée resta la bouche béante. J’avais jusqu’alors fait un si discret usage de ce titre honorifique, que mon grand ami Antoine Minorel parut tout aussi surpris que les autres. Quant à mon vieux Jean, il savait à quoi s’en tenir, et plus d’une fois il dut gémir du peu de cas qu’il me voyait faire de ma baronnie. Il avait aidé au service du dîner, et, en ce moment, promenait un plateau vide au milieu des invités. Devant ma déclaration, il s’arrêta brusquement, déposa son plateau sur la table même occupée par le notaire, et, redressant la tête, la main passée dans son gilet, il prit l’attitude superbe d’un valet de chambre de grande maison.
Sous prétexte de m’offrir un verre d’eau sucrée, du thé ou du Xeri-Robler, vingt fois, pendant le reste de la soirée, Jean m’aborda avec cette même formule: «Monsieur le baron veut-il...? Monsieur le baron désire-t-il...? Aurai-je l’honneur d’offrir à monsieur le baron...?» Cette formule, le notaire l’emprunta à Jean, Mme Van Reben au notaire, Mme de X.... à Mme Van Reben. Thérèse et Brascassin s’abstinrent avec un goût parfait: mais en revanche, Athanase, Épernay I, Épernay II, Antoine lui-même et surtout le petit monsieur de La Fléchelle, m’en donnèrent, m’en cinglèrent à travers le visage, à m’étourdir, à m’assourdir. Au bout d’une heure, mon titre de baron m’était devenu plus odieux encore que mon affreux surnom de l’homme aux poules.
Maintenant, du mariage comme du voyage, que me reste-t-il à dire?
Le lendemain, le grand jour! les choses se passèrent à la mairie et par-devant l’autel comme il est d’habitude en pareille circonstance. Tandis que Brascassin promettait protection à Thérèse, Thérèse soumission à Brascassin, tous deux mutuelle fidélité, je regardai Mme de X...; elle paraissait fort émue, et son émotion était on ne peut plus favorable à sa beauté; mais.... quatre enfants!... Grand Dieu! que dirait Madeleine si elle me voyait rentrer au logis avec une femme et quatre enfants?
Après un long déjeuner dînatoire, qui dura toute la journée, même assez avant dans la nuit, et où le vin de Champagne eut nécessairement le pas sur les vins de Bordeaux, de Bourgogne et du Rhin, profitant du moment où l’on rentrait au salon pour prendre le café, je m’esquivai ainsi qu’Antoine. L’heure du départ était venue. A l’hôtel de Suède, le vieux Jean nous attendait avec une voiture et nos bagages. Enfin, je montai en wagon, non plus pour suivre le chemin des Écoliers, mais la ligne droite, la bonne ligne, celle qui devait aboutir à Marly-le-Roi!