Nous passions à la hauteur de Mons quand minuit sonna. Le trentième jour de mai venait de naître. Jour pour jour, un mois auparavant, j’étais parti de Paris, de ma rue Vendôme, pour entreprendre ma grande promenade pédestre. Depuis un mois, que de pays j’avais parcourus, quel immense panorama, grâce à ces chemins de fer, que j’avais maudits d’abord, s’était déroulé devant moi; que d’événements auxquels j’avais pris part! avec combien de gens ne m’étais-je pas trouvé en rapport? et parmi ceux-là, quelques-uns étaient devenus mes amis.

Tout en voyageant, tout en explorant des villes et des contrées qui me seraient à jamais restées inconnues sans mon escapade non préméditée, combien de faits nouveaux et d’idées nouvelles n’avais-je pas recueillis en route! mon album était surchargé de dessins; ma relation, de notes et de légendes; ma mémoire, de souvenirs; mon cœur même en rapportait quelques-uns! Ce mois-là, à lui seul, semblait compter pour une moitié dans ma vie. Ah! pourquoi n’avais-je pas pris plus tôt l’habitude des voyages? J’aurais vécu au lieu de végéter. Mais ne puis-je réparer le temps perdu? Oui, je voyagerai, non plus en Allemagne, ni même en Italie, comme tout le monde; j’essayerai des grandes excursions en Orient, dans les Indes, en Amérique, en Chine! ma fortune me le permet, mon âge ne me le défend pas encore. Je ferai de grandes découvertes; j’illustrerai mon nom.

En rêvant ainsi, comme de temps à autre je gesticulais un peu plus vivement que d’ordinaire dans mon coin, Antoine, qui me faisait vis-à-vis, s’inquiéta:

«Te sens-tu malade? me dit-il.

—Bien au contraire, lui répondis-je, je suis content de moi et de la grande résolution que je viens de prendre. Il s’agit cette fois d’un voyage volontaire, d’un voyage scientifique, d’une grande exploration. Tu m’accompagneras, ami....»

Après avoir assez longuement stationné le long de la route, à Valenciennes, à Somain, à Douai, à Arras, à Amiens, nous échangions ces quelques mots à la station de Clermont, lorsqu’un individu d’assez mauvaise tournure, le teint basané, l’œil fiévreux, entra dans le wagon, que nous occupions seuls, Antoine et moi, avec Jean:

«Tiens! c’est vous, Minorel?» dit-il à Antoine; et comme celui-ci hésitait à lui répondre: «Ne me reconnaissez-vous pas?» Et il se nomma.

Antoine poussa une exclamation: «Sapristi! mais il y a trois ans au moins qu’on ne vous a vu à Paris!

—Il y en a huit.

—Habitez-vous donc la province?