—J’ai parcouru la Perse, le Népaul, les Indes; je reviens des hauts plateaux de l’Asie, de la Mongolie, du Thibet, de Lahassa. Ne vous rappelez-vous pas que j’étudiais les langues orientales et les sciences naturelles, en vue de ces grandes excursions, projetées, préparées à l’avance? Me rendre utile à l’humanité, me créer une position glorieuse par mes travaux, par mes découvertes, tel était mon but. Ce but, il a reculé devant moi. Mes labeurs de huit années ont été vains; de retour en France, je me flattais de l’espoir que mes correspondances, mes collections, mes découvertes, y avaient eu un grand retentissement. Mais tout a été dispersé par les tempêtes, ou pourrit dans les oubliettes du Muséum. Ce nom que je croyais avoir rendu illustre, mes amis eux-mêmes se le rappellent à peine; à Paris, mon pays natal, je suis plus ignoré encore qu’à l’époque de mon départ; et pour en arriver là, j’ai perdu les plus belles années de ma vie, j’ai ruiné ma santé et dissipé le patrimoine de mon père. J’avais rêvé une place à l’Académie des sciences, aujourd’hui je n’aspire plus qu’au modeste emploi de receveur des contributions à Creil, et je n’espère même pas l’obtenir!»
Antoine consola de son mieux le malheureux voyageur, puis, se tournant de mon côté: «Et toi, me dit-il, de quoi me parlais-tu? Quel voyage comptes-tu entreprendre?
—Celui de Fontainebleau,» lui répondis-je.
A Creil, nous laissons notre voyageur, et changeant de train nous nous dirigeons sur Pontoise. Là, quittant le chemin de fer, nous prenons une voiture, nous traversons la forêt de Saint-Germain, alors toute riante sous sa parure de printemps. Dans la forêt, il y avait grand bruit, grande chasse aux panneaux; le son des cors, des fanfares, les hourras des rabatteurs, semblaient un joyeux accueil fait à mon retour. Mon cœur se dilatait sous mille impressions de bien-être. Je commençais à trouver que les taillis d’Herblay, les clairières des Loges, les coteaux de Louveciennes, pouvaient soutenir la comparaison avec toutes les magnificences de Bade et d’Heidelberg. Le château où naquit Louis XIV se dresse tout à coup devant moi. La ville franchie, nous descendons la chaussée, nous tournons, à droite, la route de la Bègue, nous côtoyons la villa de Monte-Cristo, naguère habitée par notre illustre romancier; j’entrevois les hauts peupliers servant de limites à mon petit domaine du côté des grandes terres. Vivat! hurra! huzza! Je sentais mes paupières se gonfler, j’allais céder à l’émotion, lorsque mon vieux Jean, non moins ému que moi, me dit:
«Si monsieur veut faire un vif plaisir à Madeleine, il ne lui parlera pas du nouveau voyage qu’il compte entreprendre.
— Sois tranquille, elle va être bien heureuse, car je ne lui en soufflerai pas un mot.»
Et de droite et de gauche, j’adressais des saluts et des sourires à mes bons voisins, qui, du seuil de leurs portes ou de leurs fenêtres, applaudissaient à mon arrivée. Je ne leur avais pas donné le temps de m’oublier, à ceux-là!
Au bruit de la voiture qui s’arrêtait devant la maison, Madeleine accourut, suffoquée et tout en larmes, ce qui ne lui permit pas de me gronder comme je le méritais; mon chien me dévorait de caresses; mon jardin se mettait de la partie en m’envoyant ses parfums. Tuez le veau gras, l’enfant prodigue est de retour!
Et c’est ainsi que j’accomplis mon voyage de Paris à Marly-le-Roi, en passant par Belleville, Noisy-le-Sec, Épernay, Strasbourg, Bade, la forêt Noire, Heidelberg, Francfort, les bords du Rhin, la Belgique, Amiens, Pontoise et Saint-Germain en Laye.
FIN.