—Ce ne sont point là des notables, me répondit-il.
—Mais un notable de Kehl, un homme établi, lui répliquai-je en le regardant d’une façon toute particulière, ne pourrait-il, aussi bien que ceux de Strasbourg, me servir de caution?»
Ma question sembla l’embarrasser; il se gratta l’oreille, puis, rompant les chiens: «Mais comment êtes-vous parti de Paris pour Kehl sans vous mettre en règle?» me dit-il.
De nouveau j’entrepris la narration succincte de mon étrange voyage. Il ne parut guère y donner plus de créance que le préposé aux passe-ports, et, après m’avoir mesuré d’un regard empreint moitié de pitié moitié de défiance, je le vis se troubler tout à coup: «Voici un gendarme!» me dit-il brièvement et à voix basse.
Et il rentra dans sa boutique.
Je puis me rendre à moi-même ce bon témoignage: jusqu’alors la vue d’un gendarme ne m’avait inspiré d’autre sentiment que celui de la confiance et de la sécurité. Pour celui-ci ce fut tout autre chose. Quoique bien convaincu de mon innocence, un froid nerveux me prit entre les deux épaules, et comme le gendarme et moi nous avoisinions le chemin de fer badois, j’eus soin de mettre entre nous l’épaisseur des wagons.
Là, pour me donner une contenance, je lisais l’affiche des principales stations échelonnées de Kehl à Francfort. Semblable au Sésame, ouvre-toi, de la lampe merveilleuse, le mot Carlsruhe m’apparaît. Grâce à lui, tous les obstacles vont disparaître!
Je me rappelle avoir un ami dans la capitale du grand-duché de Bade, M. Junius Minorel, cousin germain de mon ami Antoine Minorel, et attaché de la Légation de France à Carlsruhe. On me demande une autorité, en voilà une! Je vais lui faire parvenir une dépêche télégraphique, un télégramme, comme on dit aujourd’hui. Dans dix minutes j’aurai sa réponse, et mon attestation de bonne vie et mœurs.
Misère!... Le guignon s’attache après moi! La correspondance électrique est interrompue par la rupture d’un fil. Je ne puis cependant rester ainsi confisqué par la douane badoise! Je prends un grand parti. La locomotive du chemin de fer de Kehl à Carlsruhe s’apprête à se mettre en route; je monte résolûment dans un des wagons.
Trois heures après, j’étais à Carlsruhe.