«Au milieu de la troisième nuit, harassé du voyage, profondément humilié de son insuccès, il reparut devant le ministre, auquel il raconta piteusement sa triste odyssée, sans lui faire grâce du moindre détail, car il avait pris note exacte du tout. Quand il en fut au petit homme à la casaque jaune, M. de Louvois jeta un cri et lui sauta au cou. Sans lui laisser le temps de respirer, il l’entraîna chez le roi. Le roi dormait. On le réveilla par ordre du ministre. Louis XIV se frotta les yeux et passa sa perruque; après quoi, les rideaux de son lit étant tirés, il écouta à son tour le récit détaillé du chevalier de Chamilly. A l’apparition du petit homme jaune, comme son ministre, il poussa un cri, et dans son transport de joie, s’élançant hors du lit, il exécuta une sarabande au milieu de sa chambre à coucher. De tous les gentilshommes de France, l’heureux M. de Chamilly fut le premier peut-être à qui il ait été donné de voir Louis le Grand danser en chemise et en perruque à trois marteaux.
«Ce ne fut pas là sa seule récompense. Le roi le nomma chevalier de ses ordres, comte et conseiller d’État, au grand ébahissement du digne garçon, qui ne comprenait encore rien à l’affaire.
«Le petit laquais du pont de Bâle, en secouant ses couvertures, annonçait à l’envoyé du roi, de la part des magistrats de Strasbourg, que la ville se mettait à sa disposition.
«Voilà comment le petit homme jaune a pris Strasbourg; comment aussi du nom de Chamilly il fut baptisé Chamillo; et comment notre roi Louis XIV passa pour un magicien.»
Je tenais donc une légende! et, avec la légende, sa version explicative. Il m’avait fallu passer le Rhin pour la trouver. Je ne regrettais pas ma course. Combien j’étais loin de prévoir le mauvais tour que Chamillo ou Chamilly allait me jouer!
Tandis que mon voisin de la Cigogne parlait, tandis que j’essayais de sténographier son récit, les soldats avaient cessé de fumer leur pipe et de boire leur bière; le rappel avait battu dans les rues de Kehl; ils étaient partis, et je n’avais rien vu, rien entendu. Je regardai à ma montre, un vrai chronomètre de Poitevin; j’avais encore trois quarts d’heure devant moi pour me rendre à l’embarcadère, plus que le temps nécessaire, mon ingénieur ayant mis sa voiture à ma disposition. Néanmoins je crus prudent de renoncer à écrire à Minorel. Je fis mes adieux à Kehl, et me dirigeai vers le pont nouvellement construit.
Il était déjà en voie de démolition.
Forcément, je gagnai en toute hâte l’ancien pont. Là, ce ne fut plus la douane française qui me barra le passage, ce fut la douane badoise. Le préposé aux passe-ports me demanda mes papiers. Je lui racontai mon histoire, en regardant à ma montre vingt fois par minute.... si le chemin de fer allait partir sans moi! Cette idée me causait une telle irritation que, pour la première fois de ma vie peut-être, il m’arriva d’être inconvenant vis-à-vis de l’autorité.
Le préposé me lança un regard de Sicambre et me tourna le dos, après m’avoir d’un geste recommandé à l’attention de ses subordonnés. Évidemment, j’étais en suspicion. Connaissant ma qualité de Français, on me prenait sans doute pour un réfugié, pour un interné qui cherchait à rompre son ban, à rentrer en France avec les plus coupables intentions. Je le crois fermement, ma chemise de couleur me donnait seule de ces allures équivoques.
Un de mes voisins de la Cigogne, l’historiographe même du chevalier de Chamilly, honnête commerçant de Kehl, avait quitté le café en même temps que moi. Je l’apercevais alors sur le seuil de sa boutique, d’où il semblait m’observer d’un air plein de commisération. Demeurant près de la douane, au courant des mécomptes dont elle est cause, il me fit signe de venir à lui, et me demanda si je ne connaissais pas à Strasbourg deux notables qui pussent me réclamer: «Hélas! monsieur, je n’y connais que le garçon d’hôtel, qui ce matin m’a servi à déjeuner à la Ville de Paris, et le sacristain qui, à Saint-Thomas, m’a fait voir le tombeau du maréchal de Saxe et je ne sais quelles momies dans leurs boîtes.