Un vif désir m’avait donc pris de poser, ne fût-ce que pour cinq minutes, le pied sur la terre allemande. J’avais encore deux heures à ma disposition. Comme passage, un double chemin s’ouvrait ou plutôt se fermait devant moi. En tête de l’ancien pont de bateaux, la douane française était là, visitant les bagages, s’enquérant des passe-ports. Vous le comprenez, pour aller de Paris à Marly-le-Roi, vu que, généralement, on ne traverse pas la frontière, j’avais cru inutile de me munir d’une feuille de route et de lettres de recommandation. Le nouveau pont appartenait à l’armée; pour s’y frayer une voie, il fallait porter le shako ou le casque. Je n’avais qu’une casquette. Mon ingénieur vit mon embarras, devina mon désir; il me glissa sous le bras un rouleau de cartes et de plans; il m’arma d’un mètre et d’une équerre; ma boîte de fer-blanc elle-même aida à me donner une apparence de quelque chose appartenant aux ponts et chaussées. La musique du génie débouchait, se dirigeant vers l’autre rive; je marchai à sa suite. C’est ainsi que je fis mon apparition sur le territoire germanique.
J’étais à Kehl, dans les États badois! Qui me l’eût prédit le matin, quand je pensais me réveiller à Noisy-le-Sec?
Kehl est une ville formée d’une seule rue.... Je n’entrerai pas dans plus de détails topographiques. Cette rue, ou cette ville, à peine l’avais-je parcourue à moitié qu’apercevant un bureau de poste, l’idée me vint d’écrire à Minorel trois mots (je n’avais pas de temps à perdre en correspondance), trois mots datés de Kehl (grand-duché de Bade, Allemagne). Certes, je comptais bien arriver à Marly avant la lettre; mais, si Antoine refusait de croire à mes récits de voyageur, du moins cette lettre, par son timbre, viendrait lui prouver pertinemment que, plus heureux que le grand roi, j’avais franchi le Rhin avec une partie de l’armée française, et musique en tête!
Afin de me procurer promptement papier, plume et encre, j’entrai dans un café, à l’enseigne de la Cigogne. Là, déjà nos soldats, mêlés aux bourgeois de la ville, fumaient à pleine pipe du tabac de contrebande, en buvant de la bière badoise. Je prenais la plume, lorsqu’un individu placé près de moi, à la table voisine, dit à un sien compagnon qui lui faisait face:
«Ne dirait-on pas que les Français arrivent ici en vainqueurs, savez-vous? et s’emparent de Kehl par surprise, comme jadis ils se sont emparés de Strasbourg?
—Ce ne sont pas les Français qui ont pris Strasbourg, lui répliqua son vis-à-vis, c’est le petit homme jaune.»
Je redressai l’oreille; mon voisin, Belge de naissance, ouvrit de grands yeux. Le vis-à-vis, s’apercevant sans doute alors qu’au lieu d’un seul auditeur il en avait deux, raconta dans tous ses détails non plus le conte des paysans alsaciens, que m’avait débité mon ingénieur, mais bel et bien, et à ma grande satisfaction, cette anecdote historique que j’avais soupçonnée devoir être logée sous le conte. Et tandis qu’il parlait, moi j’écrivais; je n’écrivais pas à Minorel, je prenais des notes sur Chamillo, ou plutôt sur M. de Chamilly, et la diablerie devenait simplement un chapitre de l’histoire intime du grand roi, oublié par Saint-Simon.
«M. de Louvois, le puissant ministre, avait fait la promesse au marquis de Chamilly, depuis maréchal de France, d’employer prochainement son neveu dans quelque affaire diplomatique de haute importance, qui ne pouvait manquer de le lancer. Chaque jour, le jeune Chamilly se présentait devant le ministre et n’en recevait que cette réponse: «Attendez; je ne vois pas poindre encore un emploi digne de vous.» Las d’attendre toujours, le jeune homme se désespérait. Vers le milieu de septembre 1681, Louvois lui dit: «Monsieur, le roi vous charge d’une mission de la plus haute importance, qui demande à la fois célérité et discrétion. Vous allez prendre la poste et vous rendre à Bâle, où vous devrez être arrivé le mardi 17 du présent mois; les relais sont préparés; le lendemain, mercredi, 18, de midi à 4 heures, en costume qui ne puisse attirer l’attention, vous vous tiendrez sur le pont de ladite ville; vous prendrez rigoureusement note de tout ce qui s’y passera, de tout, entendez-vous bien, monsieur, et, aussitôt, sans désemparer, vous reviendrez m’instruire du résultat de vos observations. Allez! la façon dont vous vous acquitterez de ce rôle, tout de confiance, décidera de votre avenir.»
«Le chevalier de Chamilly était sur le pont de Bâle au jour et à l’heure indiqués. Il s’attendait à y rencontrer une députation des cantons suisses, le grand landamann en tête. Il vit passer des charrettes, des villageois, des citadins, qui allaient à leurs affaires; des troupeaux de bœufs et de moutons; des gamins qui couraient les uns après les autres; des mendiants, qui, tour à tour, lui demandèrent l’aumône; il la leur fit à tous, pensant que quelques-uns, agents mystérieux des cantons, pourraient bien être porteurs d’un message secret. Une vieille femme traversa le pont sur un âne rétif, qui la jeta par terre; il releva la vieille femme, ne sachant trop si cette chute n’était pas une manœuvre diplomatique, et s’il n’allait point trouver en elle le grand landamann travesti; il eut même la pensée de courir après l’âne; mais l’âne galopait déjà hors des limites assignées au diplomate.
«Le chevalier de Chamilly se damnait pour savoir ce qu’il était venu faire sur le pont de Bâle en Suisse. Il patienta encore; de nouveau passèrent devant lui des ânes, des bœufs, des moutons, des flâneurs, des paysans et des charrettes; mais de députation et de grand landamann, pas l’ombre! Il se dépitait. Comme pour l’achever, vers la fin de sa longue et fastidieuse faction, un petit laquais, grotesquement vêtu d’une casaque jaune, vint au-dessus du parapet secouer et battre des couvertures de laine, et Chamilly en reçut la poussière dans les yeux. Déjà hors de lui, il s’apprêtait à rosser le maroufle, lorsque la quatrième heure sonnant, il reprit la poste.