«Quelques années se passèrent ainsi, puis, insensiblement, le petit homme jaune en vint à la friandise, ensuite à l’ambition. Au lieu de ses trois grains de chènevis, il lui fallut pour son dîner trois perles fines. Le monarque souffrit même qu’il se permît parfois de grignoter l’écrin de la reine. Ce ne fut pas tout; bientôt, à chaque service rendu, il exigea un titre ou une décoration nouvelle; tour à tour le roi le nomma gentilhomme de la Chambre, comte, marquis, duc, et le décora de tous ses ordres.

«Un jour, le petit diable-duc Chamillo s’abattit sur la ville, encore libre et impériale, de Strasbourg. Par les fenêtres entr’ouvertes, quelques-uns disent par le trou même des serrures, il s’introduisit chez les principaux magistrats de la cité, et quelque temps après, l’imprenable capitale de l’Alsace ouvrait ses portes devant un semblant d’armée française.

«Pour cette importante besogne, le roi pensa que Chamillo allait réclamer de lui un brevet de prince, peut-être aussi le grand cordon du Saint-Esprit. Il n’en fut rien. Chamillo en avait assez des honneurs séculiers. Il avait vu l’évêque de Strasbourg officier en robe rouge; il voulait être cardinal.

«Louis XIV ne pouvait faire un cardinal à lui seul; il comprit que le pape se refuserait à introduire un diable dans le haut clergé. Il refusa net. Chamillo s’enfuit, et alla offrir ses services au roi de Prusse, le grand Frédéric. (Ne faites point attention à l’anachronisme.) A compter de cette époque, la fortune du roi de France et de Navarre commença à décroître, et la paix de Rysvick faillit lui enlever Strasbourg, que le petit homme jaune voulait restituer à l’Allemagne.»

Nous étions sortis de Strasbourg par la porte d’Austerlitz, et tandis que du coin de l’œil, tout en prêtant l’oreille, j’examinais les abords de la forteresse, les divers accidents du chemin de Kehl, et cette île des Épis, véritable Élysée, où sous la verdure, sous l’ombre des grands arbres, sous un fouillis de hautes herbes, se cache le tombeau de Desaix, tel est le récit populaire dont me fit part mon ingénieur. Il était originaire d’Alsace et connaissait les traditions du pays.

«Voyons, lui dis-je, derrière ce conte il doit y avoir un fait, une anecdote historique; le peuple n’invente pas, il dénature.

—C’est possible, me répondit-il; mais voilà tout ce que j’en sais; à vous de trouver le reste, c’est votre métier.»

Comme il parlait, nous arrivions en vue du fleuve. Déjà le pont volant était presque achevé. En moins de quarante-cinq minutes, cent soixante soldats du génie, commandés par quelques officiers de la même arme, avaient suffi pour l’établir d’une rive à l’autre du Rhin, sur une traversée de deux cent cinquante mètres de longueur. C’était superbe! M. le général de division Larchey paraissait enchanté. Je ne l’étais pas moins que lui.

Devant moi, au delà du Rhin, s’élevait la petite ville de Kehl, ville allemande, où Beaumarchais avait dû se réfugier pour y faire imprimer la première édition complète des œuvres de Voltaire. Un vif désir me prit de visiter Kehl, et dans ce désir Voltaire et Beaumarchais n’entraient que pour une bien faible part.

«On ne voyage pas pour voyager, mais pour dire qu’on a voyagé.» Vraie ou fausse, l’observation est de Pascal, je crois. Mon ambition vaniteuse allait plus loin. Non-seulement je voulais pouvoir dire que j’avais visité Kehl, mais à cette question du premier venu: «Avez-vous jamais été en Allemagne? — Connaissez-vous l’Allemagne, monsieur?» il me plaisait d’être en droit de répondre, d’un air modeste toutefois: «Oh! fort peu.... Je connais l’Allemagne à peine.... C’est un beau pays! J’ai le regret de n’y avoir pas séjourné suffisamment pour en parler ex professo;» et autres phrases à réticences, qui m’aideraient à dissimuler ma honteuse immobilité parisienne.