Nous échangions ces quelques mots en franchissant la porte de l’hôtel; une voiture y stationnait, aux ordres de mon compagnon.

«Désolé de vous quitter encore, me dit-il; ce matin j’ai dû me rendre auprès du major Heusch, de l’artillerie badoise, pour mesures relatives à l’établissement de notre pont fixe sur le Rhin; maintenant il me faut rejoindre les généraux Larchey et Borgella, occupés à relier les deux rives du fleuve par un pont volant. Je crains que ce diable de Brascassin ne m’ait mis en retard. Voyons, l’heure vous presse-t-elle à ce point que nous ne puissions faire ensemble une visite au Pater Rhenus?

—J’ai encore deux heures et demie devant moi avant de gagner l’embarcadère.

—C’est le double de temps qu’il vous faut.»

J’étais déjà dans la voiture


V

Kehl. — Le petit homme jaune. — L’île des Épis. — Le pont volant. — Passage du Rhin. — Café de la Cigogne. — Le chevalier de Chamilly. — Un gendarme badois. — Départ de Kehl.

«S’il en faut croire une tradition strasbourgeoise, le roi Louis XIV était quelque peu magicien, et, malgré sa grande dévotion, en rapport avec le diable. Dans un coffret d’ébène, cerclé de fer, fixé par une chaîne au pied de son prie-Dieu, il détenait un petit homme jaune, démon de la plus minime espèce, haut à peine de six pouces. Quand le roi avait besoin de correspondre rapidement avec un de ses généraux ou de ses ambassadeurs, à défaut de la télégraphie électrique, qui n’était pas encore inventée, il décerclait sa boîte d’ébène, en tirait Chamillo (c’était le nom du petit homme jaune), le plaçait dans le creux de sa main, soufflait dessus, et celui-ci, chargé des instructions de son maître, fendant l’air avec la rapidité de la foudre, arrivait en quelques minutes au but qui lui était assigné.

«A Chamillo (on ne s’en doute guère en France cependant) Louis XIV dut la plus grande partie de ses prospérités. Malgré sa nature diabolique, jamais serviteur ne se montra d’abord plus sobre et plus désintéressé. Pour chacun de ses repas, il n’exige que trois grains de chènevis, et la plus grande récompense à laquelle il aspirât était de les recevoir de la main du roi. Certes, pas un courtisan, pas même un perroquet, ne se serait contenté de si peu.