Il me faut sortir d’embarras cependant. Les cabinets de verdure m’étant interdits, j’aurai recours aux cabinets de bains. Là je pourrai tout à loisir changer de linge, et prendre quelque repos avant de me présenter à la Légation.

Arrivé à la place de l’Obélisque, j’y trouve une station de voitures, mais de voitures point. Passe une chaise de poste qui rentrait chez elle à vide.

«A fot’ serfiche, meinchir!» me crie le postillon.

Pourquoi pas? Après mon bain, ma transformation accomplie, si je descendais à la Légation en chaise de poste? Oui; cela aura bon air. Plus économe de temps que d’argent, je prends mon postillon à l’heure, et m’élance dans sa chaise en lui jetant ces mots: «A la maison de bains la plus proche!» Il me conduit hors de la ville. Je me fâche et à tort. Il n’y a pas de maisons de bains à Carlsruhe, ville essentiellement aristocratique, où chacun a sa baignoire à domicile.

A l’extrémité d’un boulevard, que longe une eau courante, existe un grand jardin parsemé de tables et de lilas en fleurs; sous les lilas se promènent des amoureux; autour des tables se tiennent des buveurs devant leur chope mousseuse. C’est là que s’arrête ma voiture. Je m’apprêtais à gourmander encore mon conducteur, qui, au lieu de me conduire à une maison de bains, m’avait mené à une Closerie des Lilas, quand, au fond du jardin, sur la face d’un bâtiment carré, je vois, inscrit en grosses lettres, ce mot: Baden, qui décidait en sa faveur. En pays étranger, il faut bien se garder d’avoir trop tôt raison.

Je traverse le jardin, j’entre dans ladite maison, je monte au premier étage; un garçon se présente; je lui commande un bain tempéré, vingt-huit à trente degrés centigrades, pas plus. «Cela suffit,» me répond-il en très-bon français. Il m’installe dans un charmant cabinet, orné d’une baignoire vide, et je reste un quart d’heure sans plus entendre parler de lui. Je sonne, j’appelle.... Le silence le plus profond règne dans la maison de bains, qu’on pourrait prendre pour un cloître abandonné, tandis qu’au dehors, dans la closerie, commencent à s’élever des chœurs d’une excellente exécution, où de jeunes voix, fraîches et alertes, brodent de charmantes mélodies sur des basses vigoureuses et bien tenues.

Ce sont les buveurs et les amoureux qui se répondent.

J’aime la musique, surtout la musique inattendue, celle qui vient nous charmer à l’improviste, sans prospectus, sans programme. Celle-là, l’Allemagne et la Suisse en sont prodigues, dit-on; mais, pour le moment, j’y avais peu l’oreille. J’écoutais surtout le bruit de mes sonnettes dont je commençais à jouer avec fureur, avec emportement. Las de carillonner en vain, je mets le nez à la fenêtre qui donne sur le jardin. A la lueur de quelques lanternes (car la nuit était venue), je vois mon garçon tranquillement occupé à distribuer des pots de bière de droite et de gauche, tout en chantant avec les autres. Ouvrant brusquement la fenêtre, je l’appelle, je crie, au risque de rompre l’harmonie du choral; il se retourne, lève la tête vers moi, et, après être resté quelque temps la bouche ouverte, sans doute pour achever sa phrase musicale: «On le prépare,» me dit-il avec un reste de modulation dans le gosier.

J’aurai occasion de revenir bientôt sur cette question de la vivacité allemande et en particulier sur celle des garçons de bains. La placidité de celui-ci m’avait désarmé. Je passai ma chemise neuve, je mis mon faux col, ma cravate de satin, je me gantai, opération d’autant plus nécessaire que dans ce Baden je n’avais pu même me laver les mains, et songeant à l’heure qui menaçait, je descendis rapidement l’escalier, au bas duquel je trouvai mon chanteur, fredonnant encore et portant sous son bras un peignoir et des serviettes.

«Combien vous dois-je? lui dis-je.