Je trouve ce mécanisme bien supérieur aux nôtres dans les instruments du même genre. Autre perfectionnement! Ma serrure est compliquée d’un verrou, placé en dessous, à la place du pêne, et qui glisse facilement dans la gâche. Par ce moyen si simple on évite ces verrous massifs qui encrassent et fatiguent les chambranles de nos portes.
Immédiatement je pris note de ma serrure.
Ma chambre est à la fois décorée d’un poêle et d’une cheminée. La cheminée ressemble à toutes les cheminées et ne mérite aucune remarque particulière. Il n’en est pas ainsi du poêle. Étroit et grêle, montant du parquet au plafond, comme un pilastre de faïence, que fait-il là, engagé dans la muraille? Je ne lui découvre d’autres ouvertures, de mon côté, que des bouches de chaleur. On l’allume (et c’est là ce que je glorifie en lui!), on l’allume en dehors, par la galerie qui règne le long des chambres. Si vous mettez à profit cette excellente invention, mes chers compatriotes, je ne regretterai pas ma station forcée à Carlsruhe; vous ne risquerez plus de voir votre domestique venir, le matin, troubler et enfumer votre sommeil. Après une nuit froide ou humide, vous vous réveillerez, comme par enchantement, au milieu d’une douce atmosphère, et si vous jugez à propos de faire flamber votre cheminée, ce sera seulement par sybaritisme et pour vous réjouir la vue.
Quoique né curieux, très-curieux (c’est mon vice radical; mais je lui ai dû tant de jouissances que l’heure du repentir n’a pas encore sonné pour moi), je signalerai moins honorablement cette petite glace oblique placée en dehors de la vitre, et commune à toutes les maisons de Carlsruhe, meuble commode, distrayant, mais immoral, qui vous met à même de voir sans être vu, et livre à votre merci les mystères de la voie publique. Il présente toutefois cet avantage réel. Un visiteur vous arrive; prévenu par votre espion, vous avez tout le temps nécessaire pour vous préparer à le recevoir convenablement, et mieux encore, si c’est un fâcheux ou un créancier, pour lui faire défendre votre porte.
Après ce mûr examen de mon mobilier, n’y trouvant plus rien à relever, la main sur la conscience, à mon poêle en pilastre je donne le premier prix, le second à la serrure à verrou et au pêne horizontal; quant à la glace oblique, je la mets hors de concours.
A mon retour à Paris, cependant, il se pourrait bien que j’en fisse orner les deux côtés de la fenêtre de mon cabinet, qui donne sur la rue Vendôme.
Pour m’essayer au jeu du miroir, tout en faisant ma barbe devant la croisée, je jette de droite et de gauche un regard dans ma double glace; de droite et de gauche le joli boulevard d’Ettlingen se développe à mes yeux dans une partie de sa longueur.
Comme M. de Chamilly sur le pont de Bâle, je ne vois d’abord que des paysans et des moutons, des vieilles femmes et des ânes qui passent. Attendez!... Sur les bas côtés de la route quelles sont ces filles blondes, traînant après elles de petits chariots semblables à des chariots d’enfants? Ce sont les laitières du pays. Ici, Perrette ne porte plus son pot au lait sur sa tête; elle peut rêver à son aise, si rêver lui est doux, sans crainte de voir, sous une cabriole, s’écrouler ses châteaux en Espagne.
Parmi ces blondes filles, j’en remarque une; avec plus de nonchalance, mais aussi avec plus de grâce que les autres, elle tire à elle son petit chariot, laissant volontiers ses compagnes la devancer. Demeurée en arrière de la bande, elle s’arrête. Un grand garçon sort alors d’une futaie qui longe le boulevard, et, lui venant charitablement en aide, il remplace Perrette au timon du chariot, poussant l’attention jusqu’à lui enlacer la taille de son bras resté libre, sans doute pour la soutenir dans sa marche. La route se fait déserte un instant. Il penche sa tête vers celle de la jolie laitière, qui lui sourit, et je vois.... je ne vois rien! Par l’effet des distractions que me causait ma glace moucharde, mon rasoir venait de tourner entre mes doigts, et je m’étais fait une entaille au menton; juste punition d’une curiosité que je déplore, mais dont je ne suis pas près de guérir.
Mon voyage autour de ma chambre terminé, mes observations notées sur mon carnet de touriste, j’ouvris ma fenêtre, et, machinalement, mon regard se dirigea vers la place où j’avais laissé les deux amoureux. Douce surprise! j’y pus embrasser dans toute son étendue la futaie, ou plutôt le charmant petit bois, déjà verdoyant et rempli de clartés joyeuses, d’où le grand garçon était sorti pour aller à la rencontre de Perrette. Quel voisinage pour un botaniste! Je rêvais déjà d’y rencontrer toute la flore printanière de l’Allemagne. J’arrêtai mes yeux, remplis d’espoir, sur ma boîte de fer-blanc piteusement rencognée contre la cheminée.