«Sois tranquille, ma vieille compagne! ton rôle humiliant de valise va cesser!»

Mais avant de me livrer à mes recherches botaniques, j’allais avoir à signaler de nouvelles observations, non moins importantes, et d’un ordre plus élevé peut-être que les premières.

Sorti de la maison, je gagnais le petit bois, quand la vue de trois grandes banderoles tricolores, qui flottaient près d’une usine avoisinante, m’arrêta court. L’usine appartient à la maison Ch. Christofle et Cie. M. Charles Christofle, qui, en France, confectionne depuis les simples couverts d’argent jusqu’aux pièces de canon en bronze d’aluminium, était en train de conquérir l’Allemagne à la dorure et à l’orfévrerie artistique. Il y avait eu je ne sais quelle inauguration la veille, et la maison française, comme un vaisseau dans une rade étrangère, s’était pavoisée aux couleurs nationales. Mon cœur battit; je crus être en France, dans une France où l’on peut voyager sans passe-port; j’entrai, et là je fus à même de comparer entre elles l’activité allemande et l’activité française. Cette fois, la comparaison était tout à l’honneur de la France.

Dans les ateliers occupés par nos compatriotes le travail marchait au pas accéléré; les maillets, les marteaux, en tombant sur le métal, marquaient une mesure leste et rapide, qui semblait servir d’accompagnement à quelque gai vaudeville; dans les autres, peuplés d’ouvriers allemands que M. Christofle avait initiés à son œuvre d’alchimiste, la mesure lente, presque mélancolique, martelait le Roi des Aulnes ou le Chasseur noir.

Dans le même espace de temps, le vaudeville français fera deux fois la besogne de la romance allemande.

Autre tableau pris sur les mêmes lieux.

Des maçons badois s’occupent d’une construction annexée à l’usine. Un jeune manœuvre va à cinquante pas de là chercher des briques, dont le besoin se fait sentir parmi les travailleurs. Après s’être arrêté quelque temps en route à une petite fontaine, dont il fait jouer la pompe pour se désaltérer à un mince filet d’eau, si mince qu’il est forcé de s’y reprendre à diverses reprises pour étancher sa soif, il arrive enfin au tas de briques, le but de sa promenade. Il en prend six, pas davantage! et, d’un véritable pas de flâneur, les porte aux ouvriers. Alors, se croisant les bras, témoin impassible, il assiste au scellement des six briques. Quand il se décide à reprendre son tranquille mouvement de va-et-vient, c’est le tour des ouvriers de se croiser les bras, en attendant que leur approvisionneur de briques ait fait retour vers eux. Il est rare que le jeune manœuvre passe devant la petite fontaine sans s’y désaltérer de nouveau, et pas un reproche ne lui est adressé, pas une parole excitante, pas un geste d’impatience ne le troublent dans son indolence, tant les allures engourdies sont dans les habitudes de tous.

Troisième tableau! Parfois, à la lenteur de l’individu vient s’ajouter la complication des moyens. J’ai déjà parlé du garçon baigneur servant dans son baden, voyons-le portant à domicile.

Une grande voiture s’arrête devant votre logis; vous y voyez figurer douze petits tonneaux, bien bondés. Étranger, français, vous croyez à l’arrivée du brasseur, avec ses quartauts de bière; mais près des tonneaux est une baignoire: ceci vous éclaire. Le garçon de bain prend d’abord soin de son cheval; il l’examine; si la course l’a mis en sueur, il le caparaçonne d’une couverture et l’empanache de quelques branches de feuillage, pour le garantir de l’importunité des mouches. Ces préliminaires indispensables achevés, après une petite causerie avec la servante, votre homme apporte la baignoire. Il retourne ensuite à sa voiture, donne à son cheval quelques poignées d’herbes, et, si la maison est hospitalière, il le dételle et le conduit à l’écurie; car, pour se dispenser d’une course nouvelle, il compte bien attendre que le client ait pris son bain pour rentrer en possession de sa baignoire.

Ceci fait, il se décide enfin à enlever un des petits tonneaux, le porte dans votre chambre, le débonde, ce qui parfois exige du temps si la bonde résiste; puis il verse le liquide, qui aussi en prend à son aise pour passer de la douve dans la baignoire. Cette opération, interrompue par une nouvelle causerie avec la servante, ou une nouvelle visite au cheval, doit se reproduire douze fois.