Généralement, il en résulte ce petit inconvénient qu’au lieu d’un bain chaud c’est un bain froid que vous prenez. Voilà ce qui m’est arrivé à moi-même ce deuxième jour du mois de mai. Je n’ai pas de bonheur avec messieurs les garçons de bains.

Je ne donne point ici des tableaux de fantaisie, mais des tableaux photographiés sur nature. Patience! tel est le mot d’ordre que doit adopter tout Parisien voyageant dans cette partie de l’Allemagne.

J’en ai fini de mes observations ethnologiques. J’emploie ce mot grec avec intention; il est fort à la mode.

Comme je sortais de mon bain, l’heure du dîner sonnait à ma pension bourgeoise.

A la table d’hôte, je me trouvai avec huit ou dix individus, tous parlant français ou s’évertuant à le parler. La maison ayant pour spécialité d’être le rendez-vous de la langue française, les Français et les Belges y viennent naturellement; quelques Badois se joignent à eux pour y faire des exercices de linguistique; les domestiques et même la cuisinière jargonnent à l’unisson, ce qui ne laisse pas que d’étonner beaucoup les servantes du voisinage, lesquelles s’imaginent qu’aux maîtres seuls est réservé le droit de se servir de ce noble idiome et que, même en France, tous les domestiques ne parlent que l’allemand.

Pendant quelque temps je me mêlai, et avec plaisir, à la conversation générale. Je me sentais heureux de faire ma partie dans un concert de langue française; je n’y réussis pas trop mal, si j’en juge d’après les coups d’œil approbatifs qu’échangeaient entre eux mes nouveaux compagnons, surtout les badois, qui se délectaient à ma prononciation parisienne. Mais bientôt je devins plus attentif et moins disert.

Placée en face de moi, jeune, jolie, charmante, notre hôtesse, que j’avais entrevue à peine jusqu’alors, me regardait d’un air singulier, presque inquisitorial. Je songeai à mon passe-port. Avait-elle reçu quelque avis officiel de la police? Mon postillon de la veille avait-il abusé de ma confiance en lui pour me dénoncer? Je ne m’alarmai pas trop cependant. La réponse de Junius Minorel ne pouvait tarder; elle me servirait de sauvegarde. Je m’imaginai ensuite que, ne m’étant présenté chez elle que sous la caution de mon cocher, qui ne me connaissait pas, l’hôtesse concevait quelques doutes sur ma solvabilité, surtout m’ayant vu arriver sans autres bagages que ma boîte de fer-blanc, mon caoutchouc et mon parapluie. Pour mettre fin à ses appréhensions, assez naturelles du reste, je tirai négligemment de mon gousset mon superbe chronomètre-Poitevin et semblai vérifier s’il était d’accord avec le cartel de la salle à manger. Cette adroite manœuvre me parut avoir réussi complétement.

Tout à coup, à mes idées de crainte et de défiance, en succédèrent d’autres d’un caractère tout opposé. La physionomie de la jeune femme non-seulement s’était adoucie à mon égard, mais elle se montrait, peu à peu, empreinte d’une bienveillance telle qu’il m’était impossible d’admettre que la vue d’une montre, cette montre fût-elle de Bréguet, à sonnerie, à musique, avec un entourage de diamants, eût opéré une métamorphose semblable.

Évidemment, son regard m’épiait, me parcourait, m’enveloppait, me demandant une explication dont je ne pouvais deviner le premier mot. De mon côté, je me mis à l’examiner avec plus d’attention. De l’examen, il résulta clairement pour moi que mon gracieux vis-à-vis ne m’était pas inconnu. Mais où l’avais-je déjà rencontré?... dans quelles circonstances?... Quoique physionomiste, je brouille assez volontiers les visages, et souvent il m’est arrivé de changer une tête de place. Celle-ci, sur les épaules de qui m’était-elle d’abord apparue? Grave question! et pour la résoudre, croyant consulter ma mémoire, c’est mon cœur que j’interrogeai sottement; je me mis à le fouiller jusque dans ses plus lointains souvenirs.

Fou! vieux fou que j’étais! Mon hôtesse a de vingt-deux à vingt-quatre ans, le front lisse, les cheveux immaculés, complétement bruns, et si, aujourd’hui, mes anciennes amours ne sont pas toutes grisonnantes c’est que le cosmétique y a passé.