J’étais hors de voie. Décidément, je ne connaissais la jolie brune que pour l’avoir entrevue, sans doute, la veille, en arrivant.
Mais, alors, que me voulait-elle?
Seul, entre tous les convives, j’étais de nouveau l’objet de son inspection souriante et obstinée. A plusieurs reprises nos yeux se rencontrèrent; elle baissa lentement les siens, mais pour les relever presque aussitôt.
Y avait-il encore à s’y tromper? n’était-ce pas là une provocation flagrante? ma vanité redressa l’oreille. Légèrement animé par la bonne chère, et par un délicieux petit vin de Muskateller, il me passa par la tête des rêves d’autrefois; j’oubliai ma retenue habituelle, la date de mon acte de naissance; j’oubliai même la balafre faite par mon rasoir, et qui, recouverte alors d’une bande de taffetas d’Angleterre, devait, pour un galant, me donner une figure passablement grotesque. Je redevins jeune, je redevins poëte; mon regard flamboya; ma tête se remplit de vapeurs à reflets roses ou dorés; il ne me répugnait plus trop de prolonger mon séjour à Carlsruhe. J’étais décidé à y attendre patiemment le retour de Junius Minorel.... Qui me pressait?...
Mes fatuités allaient encore recevoir un nouvel encouragement.
Tandis qu’on prenait le café, ma jolie hôtesse, passant rapidement près de moi, moins de la voix que du geste, m’invita à la suivre. Mon bonheur prenait des allures tellement vives que j’en restai interdit. Mes compagnons de table me regardaient, et se regardaient entre eux en clignant de l’œil. Mon visage s’empourpra comme celui d’un écolier à sa première bonne fortune.
L’hôtesse et moi nous entrâmes dans un petit salon attenant à la salle à manger. C’est là qu’elle se tenait d’ordinaire. L’ameublement en était des plus simples; le cadre des plaques à timbre correspondant aux cordons des sonnettes; celui des clefs, rangées par échelons numérotés; quelques registres, alignés sur une planche, en formaient la principale décoration. Elle tira un registre, l’ouvrit, et me le présenta, en m’indiquant du doigt le bas de la page:
«Monsieur, me dit-elle, voulez-vous bien inscrire ici votre nom, le lieu de votre départ et celui où vous vous rendez.»
Et, après avoir elle-même trempé une plume dans l’encrier, elle me la présenta. Je pris la plume et restai immobile, sans avoir l’air de comprendre. Ce que je comprenais, c’est que, d’un mot, elle venait de faire crever toutes les bulles de savon dont ma tête s’était gonflée.
Cette femme n’était plus à mes yeux que la personnification de la police, de l’affreuse police!