De même qu’il y a un genre de conversation pour les salons, il en existe un pour la table. A table, après un premier quart d’heure de recueillement et de silence, quart d’heure indispensable pour la saine appréciation des choses, et la mise en train de l’organe appelé à fonctionner, quand la causerie s’engage, il est bon de ne mettre en avant que des propos tempérés, plaisants sans excès, ne provoquant ni l’émotion, ni même une attention soutenue; quelques brèves anecdotes au dessert, un peu de science au sujet des vins, des fruits, sur leur origine et leur conservation; tel est à peu près, sauf les cas extraordinaires, tout ce que j’admets. Ce genre de conversation, purement hygiénique, distrait sans préoccuper et devient presque un digestif utile.
En fait de propos de table, je proscris ceux de Martin Luther, malgré ses quolibets; il y parle trop de Dieu et du diable; je leur préfère ceux de Plutarque, quoique dans le chapitre de l’œuf et de la poule il tourne aux systèmes philosophiques. La philosophie, la religion, la politique et la morale, dont je fais d’ailleurs grand cas, sont déplacées à table; mais non moins qu’elles, je le déclare, la règle des participes français et autres aménités littéraires. Je l’ai dit, c’était là une des spécialités de la maison Lebel.
Quand j’y arrivai, j’étais de dix minutes en retard: le potage était enlevé; on en était déjà à la grammaire, en guise de hors-d’œuvre.
«Monsieur Canaple, me dit un des convives en m’interpellant aussitôt par mon nom (car depuis que je l’avais apposé sur le grand registre il était à l’ordre du jour dans la maison), monsieur Canaple, doit-on écrire cuiller avec un e ou sans e?
—Monsieur Canaple, me dit un autre, sans me donner plus que le premier le temps de prendre place et de déplier ma serviette, doit-on dire caparace ou carapace? Caparace, n’est-ce pas? On dit caparaçon.» Puis un troisième, un Badois celui-là:
«Doit-on mouiller les ll dans le mot baïonnette?
—On doit boire frais et manger chaud, répondis-je avec assez de présence d’esprit; et je fis revenir le potage. Pardon, messieurs, ajoutai-je, pour m’excuser de la brusquerie de ma réponse, mais je crois les conversations sérieuses bonnes seulement post prandium; sans quoi on ne sait ce qu’on mange et on ne sait pas toujours ce qu’on dit. J’ai déjà, en route, en déjeunant à Strasbourg, assisté à une leçon de géographie, leçon très-peu pédantesque, je l’affirme, et cependant j’ai mal déjeuné.
—Quel était le professeur? me demanda un Allemand, du ton d’un homme à qui pas un professeur de géographie n’est inconnu.
—Le professeur, répondis-je en souriant, était un certain Brascassin....»
Je n’achevai pas ma phrase. A ce nom de Brascassin, il se fit autour de la table comme un mouvement électrique; tous les regards se dirigèrent vers Thérèse, qui, pour déguiser son trouble, enleva le rôti placé devant elle, quoiqu’on n’eût pas encore touché aux entrées, et se mit à le découper menu, menu, avec une vivacité fébrile, convulsive, peu en rapport avec les sages ordonnances de l’Ecuyer tranchant. Durant le reste du repas le nom de Brascassin ne fut plus prononcé, et les questions grammaticales reprirent leur cours, sans opposition de ma part; mais j’avais hâte de connaître le mot de cette énigme!