Quand on se fut levé de table, quand il ne restait dans la salle que deux Belges et un Badois qui discutaient pour savoir si on devait dire saigner du nez, saigner au nez, ou saigner par le nez, je me glissai dans le petit salon, y croyant rencontrer Thérèse. Elle n’y était plus.

En l’attendant, je me mis à feuilleter curieusement le registre des voyageurs. Qu’y cherchais-je?... J’y cherchais Brascassin. Je ne tardai pas à l’y trouver. Remontant à l’année précédente, j’y vis la signature de Brascassin en mars et avril; à la date de juillet et de septembre, Brascassin! en octobre, encore Brascassin! même en décembre, au cœur de l’hiver, Brascassin, deux fois!

Décidément mon grand mystificateur d’Épernay et de Strasbourg était un des habitués les plus assidus de la maison Lebel, de Carlsruhe. Malgré la grande émotion de Thérèse à ce nom, je n’en préjugeai rien encore contre sa vertu. Sur ce point, je ne voulais devoir les éclaircissements qu’à elle-même. Mais Thérèse ne revenait pas. J’interrogeai un des gens de la maison. Elle était sortie et ne devait rentrer que tard.

Vers les six heures du soir, me promenant dans le petit bois appelé bois des Chênes, je vis sur le lac en miniature, situé à l’une de ses extrémités, quatre individus qui regagnaient la rive, après avoir inutilement essayé de faire mouvoir l’unique batelet qui se prélasse dans ses eaux. C’étaient justement ceux de nos convives pour lesquels je me sentais le plus de sympathie. Je continuai ma promenade avec eux, crochant tour à tour le bras de l’un et le bras de l’autre, et je parvins ainsi à les interroger tous quatre en particulier sur le sujet qui me préoccupait depuis l’heure du dîner. Chacun d’eux m’affirma connaître parfaitement Brascassin, et pouvoir sciemment me renseigner sur lui.

Voici le résumé de cette quadruple consultation:

1er RENSEIGNEMENT: Brascassin, ancien élève de l’École polytechnique, est un homme fort instruit et d’un caractère grave.

2e RENSEIGNEMENT: Brascassin est un marchand de vins, bon vivant, aujourd’hui associé à une maison d’Épernay. Il est poëte, mais dans l’intérêt de son négoce. Il fait des chansons à boire.

3e RENSEIGNEMENT: Brascassin, spéculateur malheureux, a été exécuté à la Bourse de Paris, et s’est vu contraint de se réfugier d’abord en Belgique, puis dans les États de Bade, où le jeu lui a été favorable.

4e ET DERNIER RENSEIGNEMENT: Brascassin n’est allé en Belgique qu’en qualité de démagogue furieux. Il fait partie de toutes les sociétés secrètes, françaises et italiennes; entre autres de celle de la Pure Vérité, une des branches de la Marianne. S’il a pu rentrer en France, c’est qu’il est affilié à la police.

Je ne me sentais pas encore assez éclairé. Je posai à mes aréopagistes cette dernière question: «Pourquoi Brascassin fréquente-t-il avec tant d’assiduité la maison Lebel?»