Je songeai alors à Perrette et au grand garçon qui l’avait aidée à tirer son chariot. Peut-être, dans ma pensée, avais-je porté contre eux un jugement trop sévère; peut-être en était-il de même pour Thérèse....
«Dans ce pays, poursuivit mon interlocuteur, les fiançailles, tout aussi bien qu’en Chine, sont prises au sérieux; la jeune fille qui perd son verlobte devient une veuve. Malheur à elle si elle songe à le remplacer trop promptement; la déconsidération publique l’atteindra bientôt; elle risque même de n’épouser qu’un mort, si l’on en croit l’histoire de Bettina, d’Ettlingen, histoire récente, qu’on prendrait pour une légende ou un fabliau du treizième siècle.»
A ce mot: légende, j’avais fait le mouvement d’un chien braque tombant en arrêt devant le gibier.
Le ciel s’était parsemé de quelques nuages fauves, derrière lesquels la bonne grosse lune allemande, amortissant son éclat, avait pris tout à coup des teintes dorées de choucroute; le feuillage léger des arbres semblait s’être épaissi, et à travers ces demi-ténèbres les couples amoureux, moins distincts, figuraient des ombres errantes au milieu d’un élysée quelconque.
Le moment était favorable aux histoires légendaires. Celle-ci ne se fit pas attendre.
IX
Wilhem et Bettina. — Fleurs de cimetière. — Un nouveau verbe français. — Explication avec Thérèse.
«Entre Carlsruhe et Rastadt, à une heure de marche en retournant vers la route de Kehl, existe une petite ville, autrefois importante: c’est Ettlingen, qui a donné son nom à notre joli boulevard. Là, dans une charmante vallée, traversée par la rivière d’Alb, florissait, il y a une dizaine d’années peut-être, Bettina, la fille d’un simple jardinier. Le bonhomme, du reste, faisait bien ses affaires, et sans trop de fatigues, car dans notre grand-duché les fleurs se sèment d’elles-mêmes, et poussent sans y penser.
«Bettina était jolie; ses cheveux surtout la rendaient attrayante; ils étaient noirs, couleur peu commune dans cette patrie des blondes chevelures; de plus, ils étaient lisses, abondants et soyeux, ce qui partout est dignement apprécié.