«Frank n’essaya pas de l’aborder ouvertement, au regard de tous, mais pour se mettre en mesure contre la concurrence, il alla trouver le bonhomme de jardinier, lui porta trois bouteilles de vin rouge d’Affenthaler, trois, idem, de Margrafft, lui demandant la faveur d’y goûter avec lui. Tout en trinquant, il lui rappela qu’il était contre-maître à la grande teinturerie, et termina en sollicitant l’autorisation de se poser comme verlobte de sa fille, Wilhem ayant renoncé à elle. Touché de cette bonne façon d’agir, le père donna son consentement. Restait à obtenir celui de Bettina.
«Le soir de ce même jour, Frank, en habit de conquérant, frisé, ganté, son chapeau sur l’oreille, alla sur le pont de l’Alb, à l’entrée de la ville, où il savait devoir rencontrer Bettina. Dès qu’il l’aperçut, après l’avoir amoureusement arquebusée du regard, il se disposa à lui faire sa demande. Déjà renseignée par son père, Bettina l’interrompit au premier mot: «Pas encore! lui dit-elle; attendez que j’aie repris les fleurs.»
«En Allemagne, comme en Suisse et en Italie, les fleurs naturelles sont un ornement indispensable à la toilette de toute jeune fille; elles s’en tressent des couronnes pour leurs chapeaux; elles en placent à leur corsage et dans leurs cheveux. Ne point porter de fleurs dans les assemblées est chez elles le témoignage de quelque deuil dans la famille, ou que leur mère est malade ou que leur verlobte est à l’armée. Fille d’un jardinier, Bettina aurait pu se procurer facilement les plus belles et les plus rares; elle avait toujours préféré celles des champs, dont les pétales sont mieux soudés, les tiges plus allongées et plus solides. C’était d’ailleurs une preuve de bon goût. Elle ne voulait combattre avec ses compagnes qu’à armes égales.
«Depuis une quinzaine déjà Frank observait strictement, quoique à contre-cœur, la défense à lui faite. De son côté, Bettina commençait à penser que six mois de retraite, puis quinze jours en sus, étaient bien suffisants pour des fiançailles brisées d’une volonté mutuelle.
«Vers ce temps, il y eut grande fête à Dourlach, près Carlsruhe. Une partie de la population d’Ettlingen s’y rendit; Bettina fut du nombre; cependant elle n’avait pas repris les fleurs. Cette fois encore, elle était résolue à rester simple spectatrice durant les danses. Mais quand elle fut là, clouée sur son estrade, la joie des autres lui fit mal, et elle déserta l’emplacement du bal pour se dépiter à son aise.
«Elle suivait, rêveuse, la lisière d’une colline, lorsqu’à l’extrémité d’un chemin creux, elle aperçut de loin son beau Frank. Pauvre Frank! il se refusait aussi le plaisir du bal, qu’il ne pouvait partager avec elle. Ah! c’en est fait! sa patience est à bout! l’heure des temporisations est passée! Ce jour même, aux yeux de tous, ils danseront ensemble, et on le reconnaîtra pour son verlobte!
«Elle chercha aussitôt autour d’elle des fleurs qui devaient annoncer à son poëte qu’il pouvait parler enfin. La colline était aride, crayeuse, et le chemin creux seulement parsemé de pierres. Elle se jeta vivement dans un enclos ouvert à sa gauche; les fleurs y abondaient.
«C’était un cimetière.
«Son désir surexcité l’aveuglant, ou ne lui permettant pas de songer à la profanation, elle dépouilla à la hâte la première tombe qui s’offrit à elle, et un bouquet à la main, le front orné de quelques touffes de rouges coquelicots, sous lesquels ressortait vivement le noir lustré de ses cheveux, elle apparut aux regards de l’heureux postulant.
«Ce jour-là les habitants d’Ettlingen, venus à Dourlach, purent voir, à trois reprises consécutives, Frank, l’air radieux et vainqueur, tenant Bettina pressée contre sa poitrine, l’entraîner avec lui dans les tourbillons vertigineux de la valse allemande.