«Durant la nuit, épuisée par les fatigues de la route et du bal, comme la fille du jardinier dormait, Wilhem, ou plutôt son ombre, lui apparut:

«Tu as cueilli les fleurs qui croissaient sur mon tombeau, lui dit-il; Bettina, ces fleurs, nées de moi, nourries de moi, tu en as respiré le parfum et tu les a posées sur ton cœur; tu es redevenue mienne; dès ce jour je reprends vis-à-vis de toi mon droit de verlobte.»

«En s’éveillant Bettina crut avoir fait un rêve, un rêve sinistre. La présence du joyeux Frank ramena le sourire sur ses lèvres. Il venait lui apporter l’anneau d’argent des fiançailles, et réclamer en échange celui que Wilhem lui avait rendu; mais elle eut beau le chercher, elle ne le retrouva pas. «Je l’ai trop bien serré,» se dit-elle; et elle remit au lendemain pour le passer elle-même au doigt de Frank.

«La nuit suivante, de nouveau Wilhem se leva devant elle et lui montra l’anneau, qui avait repris sa première place.

«Elle conta son double rêve à Frank; il en rit beaucoup, et la força même d’en rire avec lui, tant il lui débita de gais propos à ce sujet. Selon son dire, Wilhem, très-bien portant, habitait Strasbourg, où quelqu’un l’avait rencontré dernièrement et avait failli ne pas le reconnaître à cause de son embonpoint, de son air guilleret, de son teint fleuri. Il n’était plus boulanger, mais pâtissier. Il excellait surtout dans les tartelettes, et toutes les filles de Strasbourg étaient folles de lui.... à cause de ses tartelettes.

«Malgré ces assurances, Bettina écrivit à sa maîtresse d’apprentissage, retirée à Dourlach; elle la priait de s’informer à qui appartenait le tertre tumulaire placé à la porte du cimetière, en tête de la première ligne de droite. Il lui fut répondu:

«Sous le tertre de droite repose le corps d’un certain Wilhem Haussbach, d’Ettlingen, où il exerçait l’état de boulanger.»

«A partir de ce moment, quand Bettina se trouvait seule, elle tombait dans de longs accès de tristesse noire. Wilhem avait cessé de venir troubler ses nuits, mais cette pensée qu’il l’avait aimée, que peut-être il était mort de son amour pour elle, et qu’elle avait dépouillé de fleurs son tombeau pour s’en faire une parure aux yeux d’un nouvel amant, lui revenait sans cesse à l’esprit.

«A force de songer à lui, à défaut de rêves, elle eut des visions. Lorsqu’elle travaillait, le matin, près de sa fenêtre, à travers la vitre obscurcie par la brume, elle apercevait le visage de Wilhem. Il la regardait avec son air timide et retenu d’autrefois.

«Le soir, sous l’allée des marronniers, quand Bettina se promenait avec Frank, Wilhem venait se mettre en tiers avec eux. Elle marchait ainsi entre ses deux verlobtes, l’esprit troublé et le cœur en défaillance.